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Ciné-club ambulant, voyage en cinéphilie - Page 45

  • L'étreinte du serpent

    Un indien se dresse fièrement au bord d’un fleuve. Les miroitements de l’eau composent un tableau vibrant autour de cet homme au corps nu et musclé, que magnifie la photographie en noir et blanc. Nous sommes au début du vingtième siècle, dans la jungle colombienne, nature mystérieuse bruissant de mille rumeurs. A trente ans d’intervalles, le chaman Karamakate (Nilbio Torres / Antonio Bolivar), unique survivant d’une tribu massacrée, accepte de conduire deux scientifiques, l’allemand Theodor Koch-Grunberg (Jan Bijvoet) et l’américain Richard Evans Schultes (Brionne Davis), vers une plante sacrée, la yakruna.

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  • Le fils de Saul

    Lazlo Nemes, Le fils de Saul

    Le premier plan est flou. Des hommes creusent un trou. Il y a une rumeur qui s’amplifie et des gens courent. Saul entre précipitamment dans l’image et n’en sortira plus. Le film nous jette brutalement dans l’enfer d’Auschwitz-Birkenau en nous collant à la peau de Saul Auslander, un juif hongrois faisant partie des sonderkommandos, groupe d’hommes valides qui mènent les déportés aux chambres à gaz puis se débarrassent des cadavres. La première impression qui m’a saisi est la sensation de voir en Saul, avec sa démarche raide et mécanique, son teint terreux, un personnage de jeu vidéo, comme guidé par une manette (celle du réalisateur), allant à gauche, à droite, un peu partout. Impression très étrange de suivre un corps mais à peine un homme tant Saul balloté est réduit à peu de paroles, à peu d’affects, renforcé en cela par le jeu impénétrable de Gheza Rohrig.

    Flux de circulations chaotiques

    Le fils de Saul se distingue du tout-venant par sa mise en scène fluide, élaborée à coups de steadicam. Les corps qu’on devine ou aperçoit furtivement sont des « pièces », des « paquets » qui circulent, triés et entreposés comme des marchandises. S’il est une chose que Lazlo Nemes a réussi à nous faire voir par son travail, c’est la réification des humains dans l’univers concentrationnaire. Le film se joue comme un mouvement, un flux ininterrompu de circulations chaotiques. C’est un maelstrom – définition commune : un puissant tourbillon – qui emporte les corps hors champ et le corps de Saul qui est balloté d’une tache à l’autre. L’effet d’emportement est décuplé par le travail sur le son, fait de strates cauchemardesques empilant les cris des gardes nazis, ceux des kapos, les gémissements des victimes, les bruits de la machine de mort (grondements, pistons), les coups de feu. L’effet est saisissant car les cris des bourreaux sont permanents tout en jouant le rôle de décharges électriques qui font mouvoir les corps brusquement. Les procédés du réalisateur aboutissent à un effet voulu d’oppression et de chaos. En cela, le film semble assez juste sur ce qu’est un camp d’extermination : certainement pas un lieu ordonné où la mort est opérée glacialement et rationnellement mais un lieu chaotique où l’arbitraire est roi. Saul est vivant mais en plein d’occasions il pourrait mourir, sa survie ne tient qu’à une suite de chances.

    Un véhicule

    L’aspect immersif de la réalisation ne se suffit pas à lui-même et se retourne même contre le film. Celui qui nous guide, Saul, nous avons beau lui coller aux basques, nous ne le connaissons pas et le scénario ne nous donne pas de quoi nous rattacher émotionnellement à lui. Saul n’est pas un personnage mais un véhicule. Véhicule de la caméra dans l'enfer d’Auschwitz. Véhicule d’une idée : qu’on peut rester humain dans un univers inhumain. Dans la chambre à gaz, Saul pense reconnaître son fils. De là, il cherche à protéger le corps et à lui donner une sépulture comme le veut la tradition juive. Pourquoi s’entête-t-il à cela alors qu’à côté de lui les autres membres des kommandos cherchent à survivre et à résister par les armes ? De même, l’épisode où il rejoint Ella dans le camps réservé aux femmes ne dit rien de lui. Quelque chose ne fonctionne pas dans l’articulation entre la mise en scène du chaos d’Auschwitz et le personnage fantomatique de Saul : l’aspect fictionnel du film. J’avais été saisi de la même déception en lisant il y a quelques années Primo Levi (Si c’est un homme) et je comprends pourquoi : j’attendais un intérêt romanesque de son récit, alors que la description de l’univers concentrationnaire, sec et déshumanisé, se dérobe à cette attente. C’est une expérience indescriptible et le film de Nemes en est peut-être le constat. Il tente de raconter une histoire tout en se retenant constamment de le faire. Faire une fiction sur Auschwitz et y mettre des artifices émotionnels, c’est risquer le mensonge. Nemes n’a pas osé franchir le pas et creuser la veine fictionnelle. Son film est donc un intense exercice de mise en scène qui oppresse le spectateur mais ne peut pas le bouleverser.

    Cela donne raison à Claude Lanzmann qui a adoubé le film mais peut-être pas pour les raisons qu’on croit. Malgré sa mise en scène puissante et élaborée, Le fils de Saul démontre la difficulté voire l’impasse d’une fiction cinématographique sur Auschwitz. Il semble faire la preuve que seul le documentaire peut approcher la vérité sur l’expérience concentrationnaire. Le seul moyen honnête d’atteindre l’émotion et l'identification du spectateur est de faire témoigner les survivants et les lieux, comme dans Shoah. Le spectateur sera bouleversé par la mémoire qui surgit.

  • Ma vidéothèque idéale : La dernière séance (The last picture show)

    Je me souviens qu’avant de me plonger avec passion dans Le nouvel Hollywood de Peter Biskind, je ne connaissais pas Peter Bogdanovich et son cinéma. Ce livre paru en France en 2002 le place dans cette génération de cinéastes majeurs qui a pris le pouvoir à Hollywood à partir de la fin des années 60. La saga de cette génération est un rêve de cinéphile qui englobe Scorsese, Coppola, Spielberg, Lucas, De Palma mais aussi les (un peu et hélas) oubliés Hal Ashby ou Bob Rafelson, dont j’ai chroniqué le très beau Five easy pieces.

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  • L'homme irrationnel: ni bien ni mal

    L’homme irrationnel est-il le meilleur Woody Allen de ces dix dernières années ? de ces vingt dernières années ? Va savoir ! J’en ai vu beaucoup (pas tous) dont certains ont provoqué du scepticisme autour de moi (Vicky Christina Barcelona que j’aime bien), de l’enthousiasme (Match point) voire de la franche déception (To Rome with love). Chaque année sort un nouveau Woody Allen et de cette marque de fabrique, il y a autant de raisons de s’agacer que de s’enthousiasmer. Chaque année, les acteurs sont convaincants, la bande son et la photographie sont soignées et chaque année le new yorkais nous invite à adhérer à une narration fabriquée. Evidemment tous les scénarios sont des fabrications sauf qu’avec lui les coutures sont apparentes, les ficelles sont visibles, la recette est ultra lisible.

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  • Sicario (Denis Villeneuve)

    Sicario de Denis Villeneuve est un film qui ne ménage pas ses effets pour impressionner le spectateur pendant 2 heures. La musique de Jóhann Jóhannsson est grandiloquente. La réalisation privilégie les plans longs et les mouvements de caméra amples – ah cette montée sur un toit au coucher de soleil pour observer Ciudad Juarez ! La photographie de Roger Deakins est magnifique. Le film est un bel objet dont le scénario et le propos m’ont paru problématiques (attention spoilers !). Je suis sorti de ce film à la fois impressionné et frustré.

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  • Straight Outta Compton: Fuck l'un peu lisse

    Pour un spectateur qui ignorerait tout de la culture hip-hop, y a-t-il un intérêt à aller voir Straight Outta Compton (F. Gary Gray), la saga des pionniers du gangsta rap Niggas with Attitude ? La réponse ne me paraît pas évidente passé la première heure posant le décor de cette aventure musicale. La deuxième phase de ce film un peu long (2h27) est consacrée à la gestion de la réussite des NWA, à leurs conflits d’affaires et aux difficultés à rester amis dans un contexte de compétition. Cela n’est pas désagréable à suivre mais laissera de côté ceux qui ne voient pas d’intérêt aux arcanes du rap business.

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    Faire partie d’un gang ou s’en sortir par la musique

    Au milieu des années 80, pour un jeune noir vivant dans un quartier pauvre comme Compton (Los Angeles), les options semblent peu nombreuses : faire partie d’un gang, vivre d’un petit boulot ou s’en sortir par la musique. Tandis qu’Eazy E. est un pur produit du deal et de la rue, Dr Dre, Ice Cube, MC Ren et Yella animent des soirées en boîte de nuit. Tout ce petit monde décide de mettre ses forces en commun pour percer dans l’industrie musicale. L’enjeu du film est la sortie du ghetto par la réussite capitalistique. Il montre bien que cette histoire est d’abord celle de l’absorption du rap hardcore, genre marginal, par l’industrie du divertissement. La question des origines du mouvement est beaucoup plus intéressante que celle de la gestion du succès et elle est brillamment filmée. La scène d’ouverture, assaut par la police d’une crackhouse se révèle la plus tranchante du film. A l’époque, la question de la criminalité des ghettos noirs se règle d’un point de vue policier et militaire, littéralement au char d’assaut ! Arrestations au faciès, violence et harcèlement policier : les jeunes noirs sont constamment mis sous pression. Il était donc normal qu’ils répliquent avec cette bombe musicale que constitue Fuck tha police. Cette chanson écrite par Ice Cube après un contrôle policier musclé a une puissance équivalente au Say it loud, I’m black and I’m proud de James Brown. L’adrénaline monte quand NWA, contre les avertissements de la police locale, décide de la jouer lors d’un concert à Detroit. C’est un fait, Straight Outta Compton stimule davantage quand il se met à parler musique. Il joue le clin d’œil  pertinent au spectateur dans quelques scènes réussies, quand un jeune rapper fiérot du nom de Snoop Doggy Dogg déboule pour poser son flow traînant sur Nuthin' But a G Thang ou que Tupac Shakur découvre la mélodie de California Love.

    Filles à foison et billets verts

    L’évocation des embrouilles contractuelles est moins convaincante. Elles sont de l’ordre de la petite histoire, celle de Eazy E, Ice Cube et de Dr Dre surtout et ne disent rien de nouveau : les pontes de l’industrie musicale sont des opportunistes et les producteurs comme Jerry Heller (Paul Giamati, pas au meilleur de sa forme) ont toujours de bonnes raisons d’entuber leurs poulains. Il manque à cette seconde partie un ton caustique et distancié sur ce qu’est devenu le gangsta rap, notamment sous la houlette de Dre. Le film l’effleure mais n’ose pas aller trop loin, peut-être parce qu’il est produit par les principaux protagonistes de la saga, Dre et Cube en personne. Le genre qu’ils ont fondé est devenu une caricature. De mode d’expression privilégié de jeunes en colère, il s’est converti en apologie des flingues, de l’argent et des filles faciles. Partant du premier album fondateur des NWA en passant par le révolutionnaire The Chronic, le genre atterrit dix ans plus tard dans les refrains accrocheurs mais cyniques de l’album 2001. Les jeunes stars arrachées au ghetto ont gouté aux filles à foison et au billet vert. Le film a du mal à assumer cette évolution. Il passe à côté des émeutes de Los Angeles (1992) sans en dire grand-chose. Il a aussi beaucoup de mal à rire du mode de vie caricatural des stars du rap. Les scènes de fête sont sages et plates si on les compare par exemple à la frénésie de débauche que Scorsese a mis dans Le loup de Wall Street. Un peu de vulgarité assumée et de flamboyance auraient rendu le film plus percutant. De même, on se demande si la scène où Dre s’engueule avec l’entourage de son sulfureux manager s’est vraiment déroulée de cette façon. Le film le décrit affligé par la violence de Suge Knight mais on peut se demander si la séparation entre les deux hommes n’est pas aussi une question de gros sous et si le passé n’est pas enjolivé par Dr Dre. Le personnage de Suge Knight, visiblement affilié aux gangs – il porte le rouge des Bloods – n'est pas approfondi. Entouré de gorilles, adepte d’un mode de vie saignant, il pouvait entraîner le film sur une pente moins reluisante. Mais les faits divers sont écartés de la belle histoire : mort de Tupac Shakur, rivalité West coast – East Coast, violences sur les femmes (avérées pour ce qui concerne Dr Dre) et règlements de compte divers. Le film se recentre sur l’amitié entre les fondateurs de NWA et sur la fin larmoyante d’Eazy E, convention obligée de tout biopic hollywoodien qui se respecte.

    Divertissant et un peu lisse

    Un biopic du studio Universal ne pouvait pas être le bras d’honneur de jeunes marginaux à la société américaine ni une célébration débridée d’un mode de vie pas du tout politiquement correct. On retiendra in fine que Dr Dre est un grand producteur et un brillant homme d’affaire et qu’Ice Cube est un mec franc et intègre. Confirmation pour moi que les rappers, si célèbres soient-ils, ne brillent pas par leur humilité ou par leur sens de l’autodérision. On peut donc aller voir ce film divertissant et un peu lisse pour sa musique et pour quelques bonnes scènes. Pour se préparer, s’envoyer dans les oreilles The Chronic, Doggy style de Snoop Dogg ou Compton, dernière production quatre étoiles de Dre. Et puis si on veut un éclairage plus politique sur le Los Angeles de cette époque, lire l’excellent roman 6 jours de l’écrivain Ryan Gattis (rentrée littéraire 2015) qui décrit les émeutes de Los Angeles du point de vue des gangs latinos. C’est un livre sanglant qui viendra combler à merveille la modeste minute de pellicule consacrée par le film aux émeutes de 1992.