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Cinéclub: Entre les murs (Laurent Cantet)

A la frontière entre fiction (personnages fictifs, dialogues écrits) et documentaire (comédiens non professionnels, filmage idoine), le film produit un effet de réel assez fort et édifiant pour qu’on en tire une vision de l’institution qu’il met en scène : l’école en France dans les années 2000, représentée par le collège parisien Françoise Dolto.

Les élèves : une classe de quatrième, à la composition ethnique diversifiée. Français d’origines mélangées : européenne, africaine, maghrébine, antillaise, chinoise. Ils sont incultes (« Monsieur, c’est quoi l’intuition ? », « Monsieur c’est quoi la puce à l’oreille »), maîtrisent mal le français écrit et les niveaux de langage. Ils font preuve d’indiscipline et d’une grande malignité pour déstabiliser leur professeur de Français, Monsieur Marin. L’ambiance d’une classe est bien restituée. On pourra reprocher au scénario la perpétuation de clichés socio-ethniques : le chinois bosseur, les noirs qui jouent aux bad boys, le gothique etc. mais l’une des qualités principales du film est de ne pas forcer le trait. Il n’y a ni bons ni méchants chez les élèves. S’ils font preuve de mauvaise foi et de malice, certains sont prêts à reconnaître la valeur de l’enseignant et de ce qu’il leur a appris. Le film semble dire qu’ils ne sont pas totalement rétifs à des formes de fermeté et d’autorité, à condition qu’on les respecte.

Le professeur de français : Monsieur Marin, joué par François Bégaudeau. A mes yeux un professeur limité, qui confronté à sa classe commet de nombreuses erreurs pédagogiques. Il refuse d’instituer une véritable relation de maître à élève, relation fondée sur l’autorité et sur la transmission d’un savoir. On dirait qu’il refuse la part de violence symbolique contenue dans l’enseignement : imposer à l’élève, en partie par autorité et par contrainte, un savoir qu’il ignore. Réticent à imposer une distance avec sa classe, il louvoie avec elle, sans cesse entre complicité, ironie, fermeté et démagogie. Autant il essaie de maintenir un semblant d’ordre, qu’il contribue souvent à miner en rentrant dans les joutes verbales de ses élèves, autant il est incapable de valoriser le contenu de son enseignement. Il ne semble pas véritablement croire que ses élèves puissent apprendre ou lire quelque chose d’intelligent, d’où son effarement quand Esmeralda, une de ses élèves, lui avoue avoir lu la République de Platon (« toi, tu as lu ça ? »). Il dit vouloir écouter les élèves et mieux les connaître (exercice de l’autoportrait) mais on devine une grande part de démagogie dans sa démarche et on sent qu’eux-mêmes ne croient pas en sa sincérité. Il symbolise assez bien les impasses éducatives dans lesquelles se placent les enseignants et l’institution puisque malgré ou à cause de ses efforts pour se mettre au niveau de ses élèves il aura échoué à leur apprendre quelque chose (cf. la dernière scène de classe), il n’aura pas eu de leur part la reconnaissance de sa valeur d’enseignant et il n’aura pas évité l’exclusion de Souleymane, élément perturbateur de sa classe. Il aura donc échoué dans la transmission du savoir, dans l’autorité et dans sa mission sociale.

L’échec du prof est bien sûr celui de l’institution, Éducation Nationale. L’institution paraît tétanisée face à des élèves défavorisés ou issus de l’immigration, qui ont un rapport de méfiance vis-à-vis de la culture dominante qu’on leur enseigne. Le schéma est parlant : un prof blanc, en général d’origine petite bourgeoise enseigne à des élèves « racisés » et/ou d’origine modeste une culture « prestigieuse » qu’ils doivent s’approprier. Le malaise du spectateur est plus fort encore lorsque Souleymane arrive avec sa mère au conseil de discipline. Un jeune noir, dont la mère ne parle pas français, est jugé par un corps d’enseignants blancs et son exclusion, à terme sa mise au ban et sa relégation sociales, semblent jouées d’avance. Souleymane ne se défend pas, il s’en fout, comme si pour lui tout était déjà écrit. Empêtrée dans ses priorités contradictoires (punir ? valoriser ? tolérer ? discipliner ? exclure ? éduquer ?), l’institution, bloquée, est placée devant son incapacité à inverser l’exclusion des jeunes issus de l’immigration et des classes populaires. Elle contribue même à la renforcer en traitant l’élève comme un assisté, par essence irresponsable, qu’elle peut au mieux sermonner, occuper et pacifier mais auquel elle n’offre pas de chances ou d’opportunités de réhabilitation. En se refusant également à valoriser ce qu’elle enseigne, un héritage, elle ne gagne pas le respect pour ce qui est enseigné (Esmeralda : « je suis française sur le papier mais pas fière de l’être ». Marin : « moi non plus je ne suis pas fier d’être français »). In fine, le maximum que les profs puissent faire est de maintenir une ambiance respirable pour tout le monde. La séquence de fin, a priori anodine, où profs et élèves jouent au football renvoie à l’image lénifiante d’une communauté éducative tout juste capable de maintenir une bonne ambiance, un « vivre ensemble » acceptable entre les murs, sachant que sortis de ces mêmes murs, c’est la relégation sociale et un destin beaucoup plus violent qui attend une partie des élèves, ce que le film ne montre hélas pas beaucoup.

Les films sur l’école ne manquent pas de démagogie et de bons sentiments, il y a toujours ce côté « c’est dur mais les enfants sont tellement touchants », Entre les murs n’y échappe pas mais il n’est pas le seul et pas le moins sobre. On pense au film américain Freedom writers de Richard Lagravanese, avec Hilary Swank qui joue le rôle d’une prof de littérature idéaliste, prenant en charge une classe de lycéens noirs et latinos. Dans l’optique hollywoodienne, malgré la niaiserie et la démagogie de nombreuses scènes, le désir de s’en sortir de l’élève, appuyé par un discours prônant la volonté et la responsabilité individuelle, est vu comme le véritable (et seul) facteur de réussite pour les élèves défavorisés. L’institution quant à elle, vieillotte et impuissante, freine toute tentative d’innovation éducative. Le discours sur la responsabilité est probablement mieux adapté à la réalité d’une société ultralibérale comme l'américaine, il procède aussi d’une forme de simplisme forcené (« pour s’en sortir il suffit d’y croire »). Il est toutefois totalement absent du discours français, comme si l’institution avait pris définitivement acte d’une fatalité sociale irréversible à laquelle l’élève, encore moins que le professeur, ne peut grand chose. L’élève, jamais mis devant ses responsabilités ni traité comme un sujet apte à dépasser ses limites reste passif et finalement quantité négligeable, comme Souleymane, exclu du lycée sans recours, ou comme cette fille qui vient voir Marin et lui avoue qu’elle n’a rien appris du tout et qu’elle refuse la filière professionnelle dans laquelle elle est convaincue qu’on va l’envoyer. Cri du cœur d’une adolescente qui sent arriver à elle la voiture balai de l’exclusion, face à une institution qui n’aura pas joué son rôle.

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