30/01/2013

Zero Dark Thirty

 

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Disons que l’enjeu narratif de Zero Dark Thirty est la capture de Ben Laden mais que ce qu’exprime le film dépasse largement cet événement. Le premier plan est un écran noir d’où résonnent les échos catastrophés du 11 septembre 2001 et les voix de victimes prises au piège des tours. L’un des  derniers plans, situé après le 2 mai 2011, jour de la mort du terroriste, montre Maya (Jessica Chastain), l’agent de la CIA qui a réussi sa capture, pleurant toute seule dans un avion qui la ramène aux USA. L’héroïne, la « tueuse » comme on la décrit, craque. Ben Laden éliminé, elle peut faire son deuil. Le pays surmonte a minima l’affront qui lui a été fait.

La séquence suivant le 11 septembre 2001 se situe au Pakistan, dans un camp secret où des américains torturent des suspects. Le raccourci est saisissant : l’Amérique se venge. L’interrogateur de la CIA invoque les 3000 victimes pour mieux justifier les sévices infligés à un suspect. Le spectateur voit plusieurs choses :

·         la puissance américaine frappe en secret ses ennemis, partout sur la planète

·         tout suspect capturé est condamné de fait

·        la torture est un moyen banalisé de trouver de l’information, ni plus ni moins efficace que d’autres méthodes

·        la torture va jusqu’à l’humiliation (référence aux images de la prison irakienne d’Abu Ghraïb)

·         la torture est une vengeance infligée aux ennemis capturés

On s’attendrait à ce que Maya, une femme, fasse preuve de compassion pour l’ennemi torturé, et mette un terme à l’interrogatoire. Non, il n’y aura pas d’hésitations ni d’état d’âmes. Maya « is a killer ». Maya est là pour accomplir sa mission et le film aussi sec et austère que son actrice, déroule son enquête tête baissée. On peut être rebuté par la sécheresse du récit et par l’absence d’affect des personnages. Mais c’est sa force indéniable de tout nous faire voir en creux, de nous inciter à deviner les motivations de son héroïne. Il suffit de quelques indices, comme une photo de Maya sur son écran d’ordinateur avec une autre femme (sa sœur ? sa meilleure copine ? son amante ?) pour soudain imaginer qu’elle a perdu cet être cher dans les attentats. Mais peut-être est-ce aller trop loin. Peut-être est-elle simplement une ambitieuse, prête à pousser un supérieur pusillanime vers la sortie. Peut-être y a-t-il quelque chose de masculin en elle, qui la fait rivaliser avec les hommes, s’imposer dans ce monde en étant plus virile qu’eux. Parler grossièrement comme un homme (« I’m the motherfucker who did it ») devant le plus puissant d’entre eux, le directeur de l’agence. Il n’y a qu’à voir la façon dont elle regarde les commandos qui vont prendre d’assaut la villa de Ben Laden pour se dire qu’elle rêverait d’être à leur place. Zero Dark Thirty est le portrait d’une femme qui s’impose dans un monde d’hommes. Maya n’a pas d’amis, pas de petit copain. Elle n’est vraiment féminine que lorsqu’elle porte le voile islamique mais c’est la tenue de camouflage d’une guerrière. Il y a quelque chose d’assez puissant à voir le chef des forces viriles du djihadisme et de la guerre sainte terrassé par une petite femme déterminée. Chastain, avec son physique anguleux, est parfaite dans ce rôle.

A l’image de son titre codé signifiant l’heure de l’assaut final, le film, focalisé sur son action, est dépouillé de tout lyrisme, de toute emphase. Il ne cherche d’ailleurs jamais l’approbation du spectateur. Une autre « histoire vraie » comme Argo sollicitait sans cesse l’appui de son public en insistant sur les aspects rocambolesques de son intrigue. A cela Zero Dark Thirty préfère l’hyperréalisme du documentaire, la précision de la reconstitution. C’est un film décevant pour qui voudra du grand spectacle et du divertissement pur. C’est un vrai film d’espionnage. Pas de violence clownesque. Pas de grands discours patriotiques, de drapeaux qui volent au vent ou de Président qui remet des médailles. Kathryn Bigelow n’est pas Tony Scott ou Michael Bay, heureusement. Plutôt que de nous servir un énième étouffe chrétien à base de mythologie patriotique, de puissance technologique et de pyrotechnie, elle nous promène sobrement dans les souterrains de la guerre secrète, dans les bases, les bureaux, les camps retranchés, là où la puissance américaine est forte parce qu’extraterritoriale mais faible parce qu’isolée du monde réel. Le film montre assez subtilement le paradoxe de la puissance américaine. Les Etats-Unis sont partout mais en même temps nulle part. Ils ont des bases et des appuis dans le Golfe Persique mais sont incapables de comprendre ce monde qui leur est hostile. Tout juste peuvent-ils, pour obtenir un numéro de téléphone, offrir à un riche emirati une Lamborghini qu’il aurait pu s’offrir lui-même. On a pu reprocher au film sa vision étroite du Pakistan et des réalités non américaines. Il résume simplement l’incapacité des américains à pénétrer cet alter-monde musulman. Maya dit que le Pakistan est un bordel (« a mess »). Elle déconseille à sa collègue de manger dehors, trop dangereux. Jamais on ne la voit parler avec des pakistanais. Elle échappe de peu à un mitraillage en sortant de sa villa. Le dehors est source constante de danger. Comment peut-on gagner une guerre si on ne connaît pas son ennemi ? Peut-on simplement gagner cette fameuse guerre au terrorisme ? L’ennemi est insaisissable, abstrait, invisible, interchangeable, souvent mort. La souffrance de l’Amérique vient aussi de là : l’impossibilité de venger le 11 septembre, la rage à devoir courir après des ombres. Dans une scène plutôt amusante, un sous-directeur de la CIA joue la virilité, gueule « bring me people to kill » (« apportez-moi des têtes » pourrait-on traduire) mais personne n’a l’air d’y croire, cela sonne faux. La machine bureaucratique est en panne. Les attentats se multiplient en Occident et seul une minorité de terroristes a été éradiquée. Contrairement aux films d’action habituels, bouffis de certitudes, le film est habité par le doute, la vulnérabilité et l’échec. A quoi tiendra finalement l’élimination de Ben Laden ? A l’intuition improbable d’une femme qu’on suit plus pour sa force de conviction que pour la certitude de ses hypothèses. A la volonté d’un individu contre une administration impuissante. Perdure le mythe américain de l’individu ayant raison contre tous, seule arme efficace d’un pays déboussolé.

L’assaut final, censé être un feu d’artifice, sera une interminable expédition dans une villa pratiquement déserte, où une fois les hommes tués ne restent que des femmes et des enfants apeurés ; on ne verra de Ben Laden que quelques poils de barbe et un nez qui dépasse d’un sac mortuaire. Peut-être les larmes de Maya sont-elles des larmes de déception. « C’est ça Ben Laden ? ce vieillard abattu au pied du lit ? » On a connu conclusions plus triomphantes dans le cinéma hollywoodien.

08/01/2013

J'aime pas (vivement 2013!)

J’aime pas les films de troupe, de copains. Une fâcheuse tendance du cinéma français qui produit des films d’acteurs pléthoriques, de têtes d’affiche, qui me donnent envie de fuir. Les petits mouchoirs, Nos plus belles vacances, Amitiés sincères bientôt (avec Jean-Hugues Anglade et Bernard Lanvin), le cœur des hommes etc. On parle de la vie, du couple, des petites trahisons entre amis mais on se retrouve à empiler les clichés, les numéros d’acteur et les scènes de repas. On dit « l’homme est volage, enfant gâté, et la femme une éternelle maman trompée » et on reprend une tranche de saucisson. N’est pas Claude Sautet qui veut. Ces films sont souvent mal écrits, pas drôles, poussifs. Chacun y fait son petit numéro. On se dit que les producteurs ont d’abord mis sur le papier des noms d’acteurs avant de se demander quoi leur faire jouer. Quatre mariage et un enterrement (1994) ou Peter’s friends de Brannagh (1992) sont des films de troupe, d’une certaine façon, et pourtant ils sont bien écrits et captivants, sans être des chefs-d’œuvre. Le comble : un pays « littéraire » qui produit à la chaîne des films mal écrits !

 

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J’aime pas les films français avec des comiques à l’intérieur, films qui peuvent d’ailleurs être des films de troupe, de copains. Xavier Demaison, Elie Semoun, Omar et Fred, les KAIRA, Youn, Kad & O, les Robins des bois etc. Un certain type d’amuseur, qui vient en général de la TV, se vautre dans des productions dont le comique tient dans la bande-annonce. Connaissez-vous le théorème de Semoun ? Il dit ceci : « tout film dans lequel joue Elie Semoun est une merde ». J’aime plutôt le comique mais à ma connaissance il n’a jamais joué dans de bons films. Les comiques ne comprennent pas une chose : la comédie est un art exigent, qui demande du rythme, de la rigueur, de l’invention, donc une bonne mise en scène, donc un bon réalisateur. Beaucoup de comédies françaises sont des véhicules promotionnels permettant à des comiques paresseux de percer dans le cinéma. Je dis paresseux parce qu’on ne parle pas de Chaplin qui répétait 50 fois une scène avant qu’elle soit parfaitement drôle. Elles sont souvent réalisées par des tacherons, qui ne font pas d’ombre au casting et au final, le film, une succession molle et mal ficelée de sketchs, est une merde. RRRrrrr ! des Robins des bois, bien que réalisé par Chabat en 2004, par exemple. Autre nullité : le séminaire (2009), dérivé des sketchs TV Caméra café. Ça date mais la production a-t-elle vraiment changé depuis ? La majorité des comiques TV a probablement une culture cinéma qui se réduit aux Bronzés. Réunir quelques rigolos, tout miser sur les dialogues et les situations grotesques, rien sur la mise en scène et l’artistique. Ils n’ont pas compris ces imbéciles qu’il leur faut un Blake Edwards, un Jean-Paul Rappeneau, un De Broca ou un Billy Wilder pour briller, pas un Charles Nemes !

J’aime pas l’inhumanité du cinéma américain à grand spectacle. J’ai envie de voir des personnages, des humains, du peuple, pas des « transformers », des loup-garou ou des oursons qui parlent. Je suis fatigué qu’on me divertisse comme un ado, qu’on me fasse voir des super-héros au lieu de gens ordinaires. Il y a plus d’humanité dans les films Pixar que dans beaucoup de productions grand public et je ne sais pas pourquoi (si en fait je sais un peu). Vol au-dessus d’un nid de coucous (1975) de Forman ou Five easy pieces (1970) de Rafelson étaient des succès publics. Ces films sont drôles, tragiques, leurs héros sont émouvants, pathétiques. Pourquoi le cinéma américain ne produit plus ou très peu ce genre de films populaires ? Avez-vous déjà vu Papermoon (1973) de Bogdanovich ? ou l’épouvantail (1973) de Jerry Schatzberg ? Ce sont des films écrits, subtiles, s'adressant aux spectateurs comme à des adultes. Ça pourrait exister dans le cinéma indépendant mais même là on ne tombe pas toujours bien. Prenons Another happy day (2011), comédie dotée d’un riche casting (Ezra Miller, Ellen Barkin, Demi Moore, Ellen Burstyn etc.), qui raconte un week-end familial. Film de famille typique du cinéma US, fatigant à force d’exhiber les névroses, les hystéries de chaque membre, comme si pour intéresser les spectateurs à une histoire banale, avec des gens ordinaires, il fallait pousser les compteurs du dysfonctionnel au maximum.

J’aime pas la 3D, même pour Avatar qui est un film impressionnant - cela va de soi. Le cinéma n’est pas (encore totalement) une attraction foraine pour adolescent – décidemment j’en reviens toujours à cet âge. Je me fiche d’avoir l’impression que les balles vont m’atteindre ou qu’un piranha va me sauter au visage, d’autant qu’il n’existe pas de films reposant à 100% sur des scènes d’action. Je dois donc regarder une discussion autour d’un bureau ou un personnage buvant un café en 3D, et ça n’a aucun intérêt. Ça me fatigue les yeux de mettre des grosses lunettes et ça n’ajoute rien au fait que le film est bien écrit ou pas. Un film n’est pas (encore totalement) un réservoir à stimuli, il s’adresse aussi à mon intelligence. Sinon, autant placer sous les sièges du cinéma un câble électrique et balancer une décharge de temps en temps.

 

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On l’aura compris, je n’aime pas le cinéma de rupin, le cinéma nouveau riche, qui exhibe comme arguments de vente ses stars, ses casting pléthoriques, ses joujous technologiques, ses tics d’auteur parfois, au détriment d’une écriture, d’une mise en scène. J’ai envie de m’identifier à des humains, j’ai envie d’être projeté dans des situations historiques, sociales, sexuelles que je ne connais pas. J’ai envie qu’on me parle du monde. Trois films en 2012 m’ont procuré cette sensation. Avec Margin call de JC Chandor, j’étais au cœur d’une banque d’affaires américaine, à la veille de la crise financière. Je voyais l’irrationnel, la cupidité, la logique implacable du capitalisme financier. Avec la désintégration de Philippe Faucon, j’observais une cellule islamiste en train de se former, la propagande à l’œuvre, les mécanismes de cette fameuse désintégration sur de jeunes hommes. Je voyais des Mohamed Merah en formation accélérée. Avec Laurence anyways de Xavier Dolan, je partageais les tourments d’un couple où l’homme se transforme petit à petit en femme. J’admirais les choix et les libertés formelles de Dolan, l’exaspération de Suzanne Clément, la douceur de Melville Poupaud. Films intéressants d’une année assez plate, pleine de films manqués, hélas, et de films surestimés. Vivement 2013 !

20/11/2012

Après mai d'Olivier Assayas, tous les chemins sont ouverts

 

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On retrouve dans Après Mai d’Olivier Assayas ce mouvement qui caractérisait la mise en scène de Carlos (2010). A époque mouvementée, mise en scène du même calibre, pourrait-on dire. Courses poursuites entre lycéens et CRS, entre lycéens et vigiles, mouvement des rotatives, mobylettes et voitures lancées à toute vitesse, marches et déplacements incessants des personnages dans le plan et les lieux… malgré les pauses, les corps de Gilles (Clément Métayer), d’Alain (Felix Armand), Jean-Pierre (Hugo Conzelmann) ou de Christine (Lola Creton) sont sans cesse transportés, « mobilisés » par le mouvement révolutionnaire et contre-culturel du début des années 70. Ce n’est pas tant la vitesse qui est illustrée ici que la démultiplication des voies pour exister et agir, que ce soit au travers de l’action politique, de l’art ou du sexe.

Assayas ne décrit pas un âge d’or mais une époque où beaucoup de chemins sont ouverts, la question se posant de choisir le bon. A la différence de la nôtre, l’après mai apparaît comme une période sans freins (sans parents), où un jeune bourgeois peut voyager et rencontrer, proférer des slogans puis les critiquer, s’ouvrir à des pensées nouvelles tout en restant fidèle à un patrimoine, tomber amoureux de Laure puis de Christine. L’époque pose des questions de choix personnels. L’après mai est individuel plutôt que collectif. Cette vision-là est bourgeoise et ne manquera pas de susciter des critiques véhémentes sur le côté petit bourgeois du film. L’après 68 vu par un fils d’ouvrier ou de paysan aurait été beaucoup plus rugueuse. Une occasion de voir une autre réalité,  dissonante celle-ci, nous est d’ailleurs montrée quand Gilles et Jean-Michel rencontrent le jeune gaulliste sur lequel la bande a balancé un sac de ciment. On entrevoit soudain une autre jeunesse, à la vie plus dure, plus frustre, mais qui ne sera pas décrite. Cela dit, on sent par la mobilité permanente des personnages que l’époque offrait beaucoup d’échappées, y compris aux ouvriers. La voie de l’autogestion pour les prolétaires, la voie artistique et subversive pour les plus riches, ai-je envie d’interpréter. A voir d’ailleurs l’action militante des lycéens commencer dans le mouvement des rotatives clandestines qui crachent des tracts graphiques, s’exprimer par les graffitis et dans la peinture, se lire dans la free-press, Assayas donne le sentiment que ce mouvement révolutionnaire, avec son langage, sa typo, ses illustrations a eu plus à voir avec la création qu’avec des causes politiques lointaines, dont nous avons aujourd’hui perdu le sens et qu’il se garde bien d’éclairer. Les actions lycéennes partent d’ateliers, de caves, de lieux clandestins etc. Art et politique, s’ils se disjoignent à la fin, fulgurent des mêmes lieux emplis d’agitation révolutionnaire. Gilles qui brandit Tout !, le journal de VLR (Vive la Révolution), mouvement maoïste et libertaire qui dura de 1969 à 1971, est de cette double appartenance, politique et artistique.

Le réalisateur ne fait pas mystère des aspects autobiographiques du film. Gilles, c’est lui jeune.  Gilles choisit l’art plutôt que l’action politique clandestine. Gilles ne semble pas croire en ce cinéma gauchiste dont l’audace réside plus dans la parole donnée aux opprimés que dans une syntaxe nouvelle. Gilles choisit au final l’Art plutôt que la table rase politique (le chemin pris par Jean-Pierre), l’Art plutôt que l’ivresse autodestructrice (le choix de Laure). C’est la vision panoramique des possibles et la lente éclosion d’un artiste que je retiens d’Après mai, plus que la substance des personnages ou l’intérêt romanesque. Le film a ses défauts : multipliant les personnages et les fils narratifs, il se dilue à mesure qu’il avance, faute de ressorts dramatiques, et tarde à trouver une conclusion. Le récit aurait gagné à être resserré, quitte à sacrifier des personnages. A côté de Gilles, les autres jeunes sont caractérisés à trop grands traits. Ils sont des figures creuses et distantes qu’Assayas ne remplit pas, les incarnations un peu plates de possibles différents. Paradoxalement, c’est le souvenir de Laure (Carole Combes), muse hippie, présence éthérée, amour idéalisé qui me reste au-delà du film. Un personnage si fantasmatique et fantomatique qu’il en devient le symbole de cette époque trouble.