24.11.2011

Intouchables, le film pansement

 

intouchables-intouchables-02-11-2011-5-g.jpg

Intouchables est un film pansement, qui veut faire du bien au spectateur, en lui parlant d’amitié, de générosité et en évitant tout ce qui pourrait fâcher. C’est la recette pour un film populaire : repeindre la réalité avec des bons sentiments, faire dans la réconciliation nationale. Gérard Oury ne faisait pas autre chose dans la grande vadrouille, nous faire croire que les Français avaient tous été résistants pendant la guerre. Le film de Nakache et Toledano a donc un succès énorme. C’est normal, il est divertissant et ne fâche personne.

No stress

Un lascar de banlieue, Driss (Omar Sy) se met au service d’un richissime handicapé, Philippe (François Cluzet). Il passe sans transition d’une cité HLM de banlieue à un luxueux hôtel particulier parisien. Il a beau être pauvre, il n’éprouve ni envie, ni ressentiment pour un homme qui doit peut-être sa fortune à sa naissance. L’autre lui fait comprendre que ce serait pas mal de quitter l’assistanat, de se bouger les fesses, Driss ne bronche pas. Au fond c’est un bon gars. En plus il aime sa maman et veut sortir son petit frère des embrouilles. Tout au long du film, l’amitié grandit entre les deux hommes sans qu’aucune tension n’affleure. Le personnel de maison n’a que peu de méfiance pour un type qui a un casier judiciaire. Driss n’a aucun mal à vivre dans un beau quartier. Il y a bien des amorces de situations dramatiques : le petit frère, le vol de l’œuf de Fabergé, la méfiance de l’entourage de Philippe, les flics, l’arme retrouvée dans le sac etc. Elles sont toutes neutralisées. No stress. Driss n’est pas un instant rattrapé par son milieu. Il y a une telle désinvolture à ne pas aborder ces questions de regard et de distance sociale, à ne pas les problématiser qu’on peut émettre deux hypothèses. Soit les scénaristes ont refusé la confrontation/tension par simple calcul commercial (on n’allait quand même pas emmerder le spectateur avec ça !). Soit ils se sont simplement laissés aller à cette idéologie si répandue, trop naïve pour être vraie : la différence de classe ne pose pas de problème, seule compte la bonne attitude. Il suffit de faire des efforts, de s’ouvrir à l’autre et le tour est joué ! Et puis, les mecs de banlieue, ils sont comme tout le monde, ils aiment l’ordre, le fric et les riches, ils veulent en être. Intouchables désamorce toute tension afin de nous faire rire. Il ne prend aucun risque. Peut-on en même temps divertir et montrer ce qui va mal ? Oui, la comédie italienne (Scola, Germi, Risi) faisait ça très bien, cela n’a rien d’antinomique.

One-man show

Peut-être les réalisateurs ont-ils eu peur de faire du cinéma. Ils ne font que nous dire : « Hé les gars, on est là pour vous émouvoir et pour vous faire rigoler. On n’est pas chez Ken Loach ! » Pour cela, ils disposent d’un atout, un drôle de comédien issu de Canal+, Omar Sy, qui prend le spectateur comme il se saisit du tétraplégique. Omar Sy est comme cette Maserati garée dans la cour de l’hôtel particulier. En bon bolide comique, il enchaîne les vannes à pleine vitesse, emportant le film dans son propre one man show. Le corps de Philippe étant paralysé, celui de Driss est partout, de tous les plans. Cela épuiserait si le comédien ne dégageait une sympathie et une aisance à laquelle il est difficile de résister. L’intérêt pour le film dépendra du rire qu’il génère. Comme beaucoup, j’ai ri à l’humour facile du film. Par contraste, le handicap de Philippe est développé de manière superficielle, comme pour activer ponctuellement la machine à larmoyer. Il faut bien qu’on nous rappelle sa souffrance, ses envies de vivre, mais pas trop quand même.

Nunuche

La fin se recentre sur la vie de Driss, qui retrouve son milieu et le film prend un tour involontairement risible. Driss s’assagit sans effort, trouve du travail, recadre son petit frère, console sa maman qui a une vie bien difficile. Pourquoi cette fin nunuche ? Avait-on besoin de cet assagissement pour aimer le personnage de Driss ? Ne peut-on avoir d’empathie pour un gars de banlieue que s’il se transforme en garçon travailleur et bien cadré ? Dans un film de ce registre, avec ces recettes, une histoire vraie façon conte de fée, cela semblait la seule issue. Par indulgence, on dira que la drôlerie d’Intouchables masque fortement sa niaiserie consensuelle.

14.11.2011

L'exercice de l'Etat, ce qui fait bander les ambitieux

 

l-exercice-de-l-etat-de-pierre-schoeller-10454938wbqpz.jpg

Pour ceux qui pleurent l’absence de fictions crédibles mettant en scène le pouvoir politique en France, le dernier film de Pierre Schoeller, l’exercice de l’Etat, est une bonne nouvelle, un soulagement.

 

On croit à ce film parce qu’il parvient, tout en dressant finement le portrait d’un homme politique, à incarner par la mise en scène son titre, le fameux « exercice de l’Etat ». Le film développe une approche naturaliste, très journalistique dans son traitement qui permet de suivre le quotidien d’un ministre des transports, Bertrand St Jean (Olivier Gourmet). Comment cet homme chaleureux, un peu « société civile », « Objet Politique Non Identifié » comme dit sa chargée de communication, est amené à contester le projet de privatisation des gares SNCF puis à se renier et à défendre malgré lui cette réforme.

 

L’exercice de l’Etat, vu de St Jean, c’est d’abord un désir. Le ministre bande, désire, angoisse, vomit. Le pouvoir est une affaire animale, instinctive. Gourmet incarne une nature virile qui désire le pouvoir comme il désirerait son épouse. Un portrait de Libé titre « le mâle des transports ». Au-delà de la vision ironique sur ce genre d’article, qui sonne toujours faux, on saisit bien le lien entre masculinité et instinct de pouvoir. Non que les femmes en soient dépourvues mais cet Etat français est un concentré de pouvoir phallique et cela ne semble pas près d’être remis en cause.

 

L’exercice de l’Etat, c’est aussi une course de vitesse. Le ministre St Jean fonce en voiture vers ses obligations. La responsabilité politique s’accompagne d’une maîtrise impérative du temps. Etre à Paris à 17h pour une inscription en commission électorale dont va dépendre son avenir politique. Etre en province pour capter l’événement, cette catastrophe qui va attirer les caméras. Etre en avance tout court sur son temps, éviter l’anachronisme, la ringardise. Se raccrocher à un ministre qui va plus vite dans la réforme, être dans le sens de l’Histoire. La vitesse est une métaphore de ce pouvoir public qui doit bouger pour ne pas mourir écrasé et dépassé par le secteur privé. Mais tout mouvement peut générer son accident. Arrivé aux deux tiers du film l’accident du ministre en est le point de rupture. Un avertissement à celui qui veut aller trop vite, à celui qui emprunte des voies non encore prises par les autres. A partir de l’accident, le ministre opère une mue physique. Son visage scarifié évoque une dureté nouvelle, son œil se confond avec l’œil reptilien du crocodile rêvé dans la scène d’ouverture. Il est revenu des morts, a compris ce qu’il pouvait perdre en prenant une voie non autorisée (sa vie, sa capacité d’avancer, son pouvoir) et confirme son reniement.

 

Mais, contenu dans le seul mouvement, l’exercice de l’Etat serait inopérant s’il n’y avait continuité, fixité. Gilles (Michel Blanc) incarne ces hauts fonctionnaires qui quoiqu’il arrive gérent les affaires de l’Etat, toutes les affaires : négociations, logistiques, agendas, urgences etc. Son personnage de serviteur dévoué, attaché à un palais qu’il traverse en écoutant l’hommage de Jean Malraux à Jean Moulin, recèle une vraie beauté anachronique. Les autres passent au privé, lui reste et défend des convictions, celles d’un homme qui croit que l’intérêt de l’Etat se confond avec le bien commun. Il paiera sa trop grande fixité morale par une mise en retrait, laissant la place à « du sang neuf ». Les serviteurs de l’Etat n’ont le droit à aucune reconnaissance à part celle de ministres perdus sans eux. Comme des majordomes, ils servent et sont remerciés en cas de faute. La structure de pouvoir est pyramidale, essentiellement masculine. Les conseillers font penser à des adolescents gâtés et surintelligents. Au sommet réside le « PR » (Président de la République), prononcé comme le Père et on s’amuse à entendre St Jean traité comme un gamin par le Président qui lui donne du « mon grand » et des leçons de bonne conduite politique.

 

Et le peuple dans tout ça ? Il n’y a pas de mépris exprimé pour les Français. Plutôt une méfiance réciproque qui n’a rien à voir avec un discours poujadiste. « Le peuple n’ayant pas le pouvoir, il a le droit d’être méfiant » dit (dans mes souvenirs) le Président et cela semble refléter l’opinion des dirigeants français sur leurs concitoyens. Il y a bien tentative, lorsque St Jean visite le foyer de son chauffeur, de créer l’empathie avec Josepha, l’épouse de Kuypers, mais il n’y arrive pas. Son contact facile ne trouve pas de prise, sa verve est inopérante. Josepha se méfie de cette bonhommie forcée, démagogique, de ce type qui surtout n’a pas de prise sur ses problèmes à elle. De même Kuypers semble désorienté. Embringué dans une opération de communication ministérielle, ne sachant quelle est sa place, il ne dit rien et St Jean ne réussira jamais à s’appropier cet homme. Il est d’ailleurs cruel de contaster que les seuls moments du film où les dirigeants communient avec le peuple sont les hommages aux morts, les enterrements. L’Etat et ses dirigeants semblent plus à leur place dans la gestion des morts que dans celle des vivants après qui ils courent.

 

La force du film se trouve d’abord dans son ancrage français. Ce qui est montré est crédible et vraisemblable vu d’ici. Non pas l’exercice du pouvoir mais l’exercice de l’Etat, cette vache sacrée qui n’a pas tout le pouvoir, qui s’affaiblit même mais a encore de grandes ressources. Elle réside aussi dans une absence totale de manichéisme. Pierre Schoeller a réussi à éviter ce fichu registre de guignol qui nous amuse mais nous empêche de réfléchir (cf. la conquête) et, indépendamment du jeu politique national, car on ne sait pas de quel parti est la majorité au pouvoir, à incarner ce qui est fixe et qui continue à faire bander bon nombre d'ambitieux.

13.10.2011

Drive: le style fait tout

 

drive.jpg

Drive de Nicolas Winding Refn est la preuve qu’il n’y a pas de bon polar sans style. C’est même le style qui fait tout. Donnez au réalisateur danois le script d’un Julie Lescaut et il en fera cette chose lumineuse et irréelle qu’est Drive. Car l’histoire est banale pour un film noir. Celle d’un type qui en voulant protéger une jeune femme et son fils se retrouve entortillé dans une sale affaire, une affaire de mafieux.

« There's a hundred thousand streets in this city. If I drive for you, you give me a time and a place, I give you a five minute window. Anything happens in that five minutes, then I'm yours, no matter what. Anything happens a minute either side of that, and you're on your own. Do you understand? » Driver (Ryan Gosling) est cascadeur le jour, chauffeur pour braqueurs la nuit. Un as du volant et de la mécanique. Un solitaire. Le type de créature cinématographique née d’une ville, Los Angeles, où conduire aide à survivre. Cette ville n’est qu’un labyrinthe de routes et de voies rapides.  Elle ne semble vivable et belle qu’en voiture. On se remémore Collateral de Michael Mann, la lumière des highways et des buildings survolés en hélicoptère. On écoute la musique 80s qui sort de l’autoradio. On regarde l’écran avec fascination.

Le personnage de Driver est la double face de Los Angeles, ville de divertissement et ville de crime. L’air benêt et transi quand il contemple et embrasse Irene (Carey Mulligan) puis glacial quand il fracasse sauvagement le crâne d'un malfrat. Dans cette ville, romance et violence sont siamoises, cinéma et mafia aussi: avant d’être dans les affaires, Bernie Rose (Albert Brooks) a produit des « films de merde » dans les 80s. A force de dérouler le fil de signifiants du film, on se dit que Nicolas Winding Refn se fout bien d’avoir un scénario original et des personnages profonds. Il est dans la ville du cinéma, il avait besoin d’un driver pour la traverser, pour la visiter, la filmer. Il nous en fait le portrait, à sa façon de metteur en scène européen qui arrive et se sert avec délectation. Il a à sa disposition toute la boîte à jouets pour faire un film noir, tous les décors: club de striptease, garage, fast food, pawn shops, tout est là. Il a les gueules aussi, comme celles de Ron Perlman, le mafieux juif ou de Brian Cranston, l’employeur éclopé de Driver. Il n’a plus qu’à multiplier pour son plaisir et le nôtre les références cinéphiliques. Hommages à James Dean, à Brando (Gosling et son blouson marqué du signe du scorpion), à Scarface (De Palma) et sa sanguinolente scène de salle de bains, à Verhoeven et ses showgirls, à Friedkin et son Police Federal Los Angeles (To live and die in LA, 1985), à Kitano et sa violence sidérante (Aniki mon frère), à Lynch aussi tant les personnages semblent évoluer dans un rêve, à Michael Mann évidemment. Avec sa rigueur de plan et ses personnages mutiques, Driver fait même penser à du Kaurismaki parachuté à Los Angeles. Son « homme sans passé » pourrait être le titre du film, caractérisant parfaitement le héros sans attaches qu’est Driver. Pour autant, le film n'est pas un catalogue de références et le réalisateur ne cherche pas le second degré complice avec le spectateur. Winding Refn opère un travail d'hybridation esthétique. Il nous embarque dans une histoire très simple et « premier degré » à laquelle son traitement formel et ses références au genre confèrent une puissante originalité. Drive frappe par la beauté de ses plans nimbés de lumière, par sa bande-son pénétrante. Son formalisme est une réussite tant il aspire les sens, nous fait caresser la surface de cette ville, entendre le bruit du moteur, sentir le soleil californien.

On pourra m’objecter le jeu à la droopy de Ryan Gosling, le traitement superficiel des personnages et l’embrouillamini de l’histoire mafieuse. Le film creux. La série B habilement torchée. J’ai envie de dire « oui mais quel style ! » Drive tient pour moi du plaisir graphique et coupable qu’on peut avoir à lire une BD où un héros mutique doit tuer pour survivre et venger la femme qu’il aime. Point. Pas de psychologie. De l’action, de l’atmosphère. Un polar peut avoir du style et une histoire de merde, le contraire ne tient pas.