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Ma vidéothèque idéale: Bienvenue Mr Chance (Hal Ashby)

Hal Ashby (1929-1988), hélas négligé dans les rétrospectives, a connu son apogée artistique et commerciale dans les années 70. Qui aime cette période du cinéma américain, décrite par Peter Biskind dans Le Nouvel Hollywood, connaît sûrement Harold et Maude, Shampoo, Le retour ou l’excellent La dernière corvée avec Jack Nicholson (chroniqué dans nos pages). Ayant commencé comme monteur sur de nombreux films (Dans la chaleur de la nuit de Jewison), Ashby a réussi à s’imposer comme cinéaste en conjuguant sens du découpage et direction d’acteur. Il était de plus en phase avec les idéaux libertaires de ces années. Son déclin à Hollywood, causé par les drogues, coïncide aussi avec l’arrivée d’un cinéma plus simpliste et beaucoup moins artiste. Dans son œuvre, il y a ce bijou de comédie noire qu’est Bienvenue Mr Chance (Being there), que j’ai découvert il y a plus de 10 ans, lors d’une séance à la Pagode où il avait été présenté par Antoine de Caunes. Je le revois depuis régulièrement, redécouvrant ses nombreuses richesses.

Absurde et prophétique

Le scénario de Bienvenue Mr Chance est la propre adaptation par Jerzy Kosinski de son roman Being There. C’est une histoire à la fois absurde et prophétique qu’on ne peut s’empêcher de trouver géniale à l’heure de la présidence de Donald Trump. Dans une riche maison de Washington est mort un vieil homme, laissant seul une bonne noire et un jardinier retardé, Chance (Peter Sellers). Être innocent, inconnu du monde qu’il ne connaît que par la TV, Chance sort pour la première fois de la maison. Par un concours de circonstances, il est recueilli par Eve Rand (Shirley McLaine) dont le mari Benjamin (Melvyn Douglas) est un milliardaire très influent à la Maison Blanche. Présentant bien, s’exprimant très simplement, dans des mots de jardinier, Chance devient un homme écouté du Président (Jack Warden) et de l’élite de Washington ! Il faut le voir pour le croire tellement l’histoire paraît improbable mais elle est servie par le renversant Peter Sellers dont le jeu est parfaitement adapté au contexte. Il a modelé un personnage de vieil enfant courtois et hermétique, dont le visage tantôt figé, tantôt souriant, déstabilise les interlocuteurs. Son verbe simple, transitif, fascine les gens de pouvoir qu’il rencontre qui lui prêtent tous une intelligence qu’il n’a pas. Chaque personne projette ses fantasmes sur Chance, ce qui donne des séquences hilarantes. Le procédé comique jette une lumière crue sur un monde pourrissant, en pleine confusion mentale, capable de se raccrocher à n’importe quoi pourvu qu’il annonce des jours meilleurs.

Univers aristocratique

Le génial acteur s’insère dans une atmosphère étrange et crépusculaire. Le rythme est lent. Les couleurs sont automnales. Chance sort de la riche maison du « vieil homme » pour se retrouver plus tard dans la résidence somptueuse des Rand où l’attend un autre mourant, Ben. On se croirait dans l’univers aristocratique déliquescent d’un film de Visconti. Hal Ashby, qui montait lui-même ses films, montre dans celui-ci un sens affiné des contrastes grâce à l’utilisation de la musique. La mélancolie des Gnossiennes d’Erik Satie domine quand le film se déroule chez les Rand. La couleur musicale change quand Chance déambule parmi les gens normaux. Sa première sortie s’accompagne de l’adaptation très funky d’Ainsi Parlait Zarathoustra (Richard Strauss) par Eumir Deodato. Il traverse les quartiers pauvres de Washington et ne rencontre que des noirs. Plus tard, quand il sort de la limousine d’Eve Rand, c’est au son de la chanson Basketball Jones du duo comique Cheech & Chong. Ces musiques créent un contraste puissant entre deux mondes cloisonnés, celui des pauvres (les noirs principalement), et celui de l’élite blanche qui travaille à perpétuer son pouvoir.

Un messie

La propriété des Rand est une Olympe à laquelle quelques happy few, dont le Président, ont accès. Rand est à la tête d’un trust financier tout puissant. C’est le dieu Argent qui domine la démocratie américaine. Mais cet univers irréel, déconnecté du reste, est mourant et en crise. Chance le Jardinier qui annonce des jours meilleurs, devient une sorte de messie. « Il est tellement intense » s’enthousiasme Eve. « Il est si sexy » clame une amie des Rand. Le montage d’Ashby, multipliant les points de vue des gens qui l’ont croisé, excelle à décrire l’aura grandissante de Chance. Ce personnage de benêt, bien plus intéressant que le gentil Forrest Gump, agit comme puissant révélateur des élites et de leurs tares. Sa fascination pour la télévision, son ignorance et ses phrases creuses les rend fous. Son silence crétin et le mystère de ses origines déchaînent leurs fantasmes. Melvyn Douglas et Shirley McLaine sont suffisamment bons acteurs pour encaisser la cruauté de certaines scènes. La mélancolie du film l’empêche de trop pencher vers le grotesque.

Politiquement, le scénario de Kosinski annonce les années Reagan et tout ce qui suit, jusqu’à la bouffonnerie trumpienne. Il souligne aussi la toute-puissance de la télévision. Omniprésente, elle va modeler de plus en plus l’imaginaire et le comportement des gens. Ainsi, ce film magnifique est parmi les derniers d’Hollywood à donner au spectateur américain une vision aussi lucide et pessimiste de son pays. Après, tout ne sera plus qu’America First, Yes you can ou Make America great again...

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