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  • Trois souvenirs de ma jeunesse: mythologies adolescentes

    Conte de Noël m’avait épuisé avec son trop plein d’hystérie familiale et de références. Même si j’avais apprécié Rois et reines, j’ai une méfiance pour le cinéma d’Arnaud Desplechin, un cinéma intello trop artificiel à mon goût. Trois souvenirs de ma jeunesse est plutôt réussi même s’il cite beaucoup et évoque plein de choses: Hitchcock (le rideau déchiré, Vertigo), Truffaut (la voix off, le côté Antoine Doisnel de Paul Dédalus jeune), La maman et la putain, Stendhal, Soljenitsyne, Platon, le hip hop etc.

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    Construit en 3 souvenirs, souvenir d’enfance, souvenir de l’URSS, souvenir de la passion de Paul pour Esther, le film élabore un récit d’apprentissage qu’il parvient, justement grâce à ses références, à transformer en mythologie personnelle. Paul Dedalus s’est construit sur ces souvenirs : il a été marqué par une relation douloureuse avec ses parents, il a accompli un acte courageux à Minsk, il est parvenu au bout de sa passion amoureuse pour Esther. Desplechin ne prétend pas toucher autrement qu’en évoquant à travers l’apprentissage de Dedalus notre commune jeunesse. Nous sommes tous enfants de notre passé familial, de nos premières amours, des arts que nous découvrons, des enseignements que nous gardons en nous. Le réalisateur se sert pour cela de ses références de cinéphile : Quentin Dolmaire, bravache et beau parleur, fait penser à Jean-Pierre Léaud et Lou Roy Collinet est filmée comme si c’était Kim Novak dans Vertigo. Il y a une scène de fête où il les capte tous deux dans un très beau dialogue muet. La caméra fait zoom arrière sur Paul qui contemple Esther. Une musique à la Bernard Hermann se substitue à celle de la boum. Esther est saisie comme suspendue au milieu des danseurs, se sachant regardée. Quoi de plus beau que cette mythologie du premier amour, avec toutes les scènes que l’on garde en mémoire pour toujours.

    l’amour comme utopie

    Cet épisode amoureux prenant les trois quarts du film, il est fondamental. Son élan naïf et touchant est alimenté par l’activité épistolaire entre les deux amants. Paul plus vieux qualifie cet amour d’ « utopie » et c’est le mot juste pour une expérience qui traverse le temps avec autant de force. Esther dit bien qu’elle rompt avec Paul parce qu’il est loin, pas parce qu’elle ne l’aime plus. Elle couche avec plein de types mais reste amoureuse et il ne se sent pas trahi. D’ailleurs il lui dit bien que si elle le trompe avec un autre gars, il tuera le gars (pas elle donc). Selon Desplechin, la passion reste intacte avec le temps tandis que l’amitié se dégrade. Jean-Pierre l’ami d’enfance profite de son éloignement pour s’approprier Esther. Les retrouvailles vingt ans après entre les deux hommes sont hostiles tandis qu’Esther, absente, demeure présente en eux. Il est rare de trouver un regard si absolu sur l’expérience amoureuse et si méfiant sur l’amitié.

    Il est intéressant de comparer les regards sur la jeunesse d’Assayas dans Après mai et de Desplechin dans ce film-là. Ils ont en commun de mythologiser cet âge et d’y porter aux nues ce qu’ils y ont découvert : les filles, les livres, la musique, les films. Assayas décrivait la jeunesse des années 60 comme une force subversive et collective, aiguillée par la politique ou par l’art. Cette génération se prenait néanmoins très au sérieux et le film d’Assayas manquait d’humour. La jeunesse des années 80 de Desplechin est peu politisée et plus légère. De nombreuses scènes sont drôles comme celle du deal de shit ou de la colère de Paul contre Bob. Avec tous ses artifices, sa propension à citer et à exhiber ses très bons goûts, Desplechin réussit ces trois souvenirs de jeunesse en alliant légèreté et gravité.

  • Signore & signori: cochons de bourgeois !

    Ces messieurs dames (Signore & signori) de Pietro Germi a été primé à Cannes en 1966 exæquo avec Un homme et une femme de Claude Lelouch. Il paraît que le film italien a été sifflé par le public, qui lui préférait le film français. Je ne me souviens plus du film de Lelouch, ce qui ne dit rien sur sa valeur, mais celui de Pietro Germi est une excellente découverte. Que ceux qui n’ont jamais vu un film de ce réalisateur se précipitent sur Divorce à l’italienne, avec Marcello Mastroianni : c’est l’un des films les plus drôles que le cinéma italien nous ait donné ! Et Ces messieurs dames est presque à ce niveau si ce n’est qu’il lui manque une grande star de l’époque, un Ugo Tognazzi ou un Alberto Sordi mais peu importe.

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    Les bourgeois de la ville

    Au son de la musique de Carlo Rustichelli, la caméra survole la ville de Trévise. L’air de guitare est léger, acidulé, annonçant la couleur comique et satirique du film. La cité du nord de l’Italie est le décor de cette comédie divisée en trois sketches reliés entre eux par les mêmes protagonistes. Ce sont les bourgeois de la ville : Castellan le médecin,  Bisigato l’employé de banque, Gasparini l’homme d’affaire, Bebedetti le chausseur, Scodeller le fils à papa homme d’affaire, Soligo le pharmacien etc. Sans oublier les épouses, les maîtresses et un cortège de personnages parasitaires comme Scarabello le casse pieds ou Don Schiavon le padre. Les personnages sont nombreux et le montage, nerveux, permet de passer d’un groupe à l’autre sans qu’on perde le fil de leurs relations. Tout l’art de Pietro Germi et de son chef opérateur est de rattacher par les raccords et les mouvements de caméra les personnages à la toile que constitue la société bourgeoise de province. Ils arrivent tantôt à capter les mouvements de ce groupe uni par les mêmes vices tantôt à isoler les personnages dans leur médiocrité. Le premier sketch, au ton résolument grotesque, est une introduction à ce monde peu reluisant. J’ai eu pendant la première demi-heure, qui met en scène une soirée entre notables, l’impression d’assister à un jeu de massacre. Le scénario du célèbre duo Age et Scarpelli fait preuve d’une incroyable vacherie pour ses personnages. Bien qu’il y ait une réelle allégresse dans le jeu des comédiens, une impressionnante frénésie théâtrale, je n’aime pas rire jaune trop longtemps et je pensais que le film ne pourrait tenir sur ce premier registre. Arrive le second sketch où le personnage d’Osvaldo Bisigato (Gastone Moschin), simple employé marié à une harpie, décide de conquérir sa liberté en compagnie de la belle Milena (Virna Lisi). Le film ajoute à sa charge vacharde un comique de situation qui lui fait atteindre les hauteurs. On assiste à la tentative désespérée d’un personnage pour se libérer de cette société hypocrite et conformiste. Le scénario accumule en autant de scènes hilarantes les obstacles à l’émancipation d’Osvaldo et Milena. Le troisième sketch arrive et tente le jeu de quilles : ces bons bourgeois vont-ils tomber pour une affaire de détournement de mineurs ?

    Rapports de force

    Le deuxième sketch posait la question : peut-on s’émanciper de cette société hypocrite ? Le troisième va plus loin encore : la justice peut-elle la briser ? Je ne dévoilerai pas les réponses du scénario. Plutôt que de se focaliser sur les vices individuels, Signore & signori prend le parti de décrire les rapports de force au sein de la société italienne de l’époque. A côté de ces messieurs de la bonne société, il y a les femmes, assez peu respectées, sauf si elles ont de l’influence, et le petit peuple : le paysan du coin et sa fille, la caissière de bar, le gendarme sicilien, la tenancière d’hôtel de passe etc. Ils sont à la merci d’une classe qui a tous les leviers pour se protéger, celui de l’Eglise n’étant pas le moindre. A la vue du premier sketch et des nombreuses lettres anonymes qui reviennent dans le film comme un leitmotiv, on se dit qu’une telle société, rongée par la corruption, ne peut pas tenir. Or, l’instinct de survie des notables est beaucoup plus fort que leur désunion. L'amoralité étant répandue dans toutes les couches de la société, ils n’ont pas grand-chose à craindre de l’Etat ou du peuple.

    Comique et lutte des classes

    Quand on veut dérouler une thèse, on a le choix entre la faire réciter par les personnages, voir par un scénario en forme de dissertation - c’est le défaut de beaucoup de films - ou bien la faire dire par la mise en scène, ce qu’a su faire Pietro Germi. Son cinéma se regarde avec grand plaisir parce qu’il  conjugue l’analyse marxiste des rapports sociaux ET le registre comique. Sa palme de 1966 avait été jugée « vulgaire et obscène ». Il fut avisé de rétorquer par une formule diablement pertinente: « Excusez-moi de vous avoir fait rire… »

  • The swimmer: viens plonger dans la piscine

    Le nom de Frank Perry m’était inconnu et après avoir vu The swimmer (1968), je me suis précipité sur IMDB pour découvrir la filmographie de ce réalisateur né en 1930 et ayant fait carrière à partir des années 60 jusqu’en 1992. Une carrière honorable avec certains films bien notés. Rien de célèbre, en France en tout cas, hormis ce très beau Swimmer avec Burt Lancaster, sorti en 1968, et qui mérite cette aura de film culte que j’avais notée ici ou là. Il faut ajouter que Sidney Pollack a terminé le film et notamment l’une de ses scènes les plus dramatiques, mais le projet artistique était bien, selon ce qu’on lit sur Internet, celui de Perry et de son épouse, qui ont adapté une nouvelle de l’écrivain John Cheever.

    Rentrer à la nage

    Les premières images sont tournées en vue subjective dans une forêt. On y voit un lapin, un écureuil, animaux fuyant un danger, et soudain un homme en maillot de bain surgit de cette nature. C’est Ned Merrill, joué par Burt Lancaster et une sorte d’étrangeté s’installe. Ned vient faire un petit plongeon chez des amis. Il a sa serviette mais ses amis ne l’ont pas vu depuis des mois. Pourquoi est-il là ? D’où vient-il ? Où est sa famille ? C’est un très bel homme, athlétique, apprécié on dirait. Il semble attaché à un passé heureux, à des souvenirs de jeunesse mais quand ses amis veulent l’emmener dans le voisinage, il est pressé d’aller voir ailleurs. Appréciant le panorama, il contemple la vallée et comprend que toutes les propriétés ont une piscine. Il décide de « rentrer à la nage » jusque chez lui. Il appelle ce chemin de retour la rivière Lucinda du nom de son épouse. C’est une entame très insolite, qui laisse au spectateur beaucoup de portes ouvertes sur Ned Merrill. Le jeu de Burt Lancaster y contribue. On le voit joyeux, naïf, idéaliste puis en plein doute, souffrant, incrédule. Il donne la curieuse impression de flotter dans la réalité. On ignore s’il sort d’une commotion ou d’une dépression. Cette impression se renforce au fur et à mesure qu’il plonge dans les piscines de ses voisins et « amis ». Le film est au diapason de son acteur, alternant des séquences kitsch, qu’on croirait rêvées (la promenade avec l'ex baby-sitter de ses filles) ou de purs moments de comédie sociale où se dévoilent la rancœur, l’envie ou le respect que Ned Merril a pu susciter dans son passé. Mais le personnage lui-même ne semble plus conscient de ce passé et cherche à le retrouver. L’eau joue dans le film un rôle métaphorique. A mesure qu’il revient chez lui, qu’il remonte la rivière Lucinda jusqu’à sa source, il retrouve la mémoire et chaque piscine s’apparente à un bain amniotique dans lequel il plonge pour échapper à ce qu’il découvre.

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    De Elia Kazan à Desperate housewives

    The swimmer est un film puzzle qui dévoile quelque chose de la face sombre de la réussite à l’américaine. On se situe dans le riche Connecticut où se mélangent aristocratie WASP et nouveaux riches de la côte Est. Les dialogues ont l’art de semer des indices sur les relations sociales et le passé de Ned Merril, sur la personnalité de son épouse, sur ses filles. Frank Perry a eu la délicatesse de ne pas nous servir des flashbacks qui auraient tué le mystère. Le spectateur reconstitue lui-même le passé d’un homme qui n’a rien d’idéaliste ni de sympathique. Un homme caractéristique d’une société basée sur la réussite matérielle et les faux semblants. Je retiens l’arrivée à la party donnée par les Biswanger dont on devine que ce sont des nouveaux riches et que Ned les a snobés. De cette séquence, on tire de nombreuses observations sociales : la folie dépensière des nouveaux riches, le conformisme matériel, les rapports de classe teintées de jalousie et de ressentiment. Mais le film n’est pas qu’un précurseur avant l’heure de Desperate housewives et de sa vision acerbe de l’Amérique, il a une tonalité mélodramatique soulignée par sa partition musicale et par l’accumulation de souffrances que rencontre Ned Merrill. L’homme magnifique du début du film finit épuisé et humilié dans une piscine publique, dernière station de son calvaire avant l’arrivée à la maison et la découverte de la vérité. Je donne un léger indice en indiquant que sa maison à lui n’a pas de piscine comme chez les autres. La piscine semble avoir été un signe extérieur de réussite pour la bourgeoisie des années 50.

    The swimmer est un bijou d’écriture et de mise en scène subtile, porté par une star qui excelle dans les registres virile et fragile. Il a comme un goût d’Elia Kazan, celui de l’Arrangement, autre portrait d’un homme qui a réussi avant de déchoir. Le film de Perry montre une versatilité de tons qui en fait un film remarquable et original.