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Sicario : La Guerre des cartels (Stefano Sollima)

Il y a des images qui en disent long sur l’atmosphère idéologique du moment. Le début de Sicario : La Guerre des cartels est remplie de visions paranoïaques d’une Amérique en guerre. Contre la confusion des séquences et des images, Le montage impose la logique implacable de forces hostiles aux Etats-Unis. Le spectateur est poussé à établir un lien entre immigration et terrorisme, à légitimer par contrecoup les représailles américaines. Une traversée de clandestins mexicains vers les Etats-Unis se conclut par un plan provocateur sur des tapis de prière musulmans. Dans un hypermarché, des hommes se font exploser. D’un bond, on passe en Somalie où la puissance impérialiste se venge de ses ennemis. Un homme capturé invoque les règles de droit : les américains ne peuvent pas faire n’importe quoi, ils obéissent à des règles, n’est-ce pas ? On lui fait comprendre qu’aujourd’hui plus qu’avant, l’Amérique fait ce qu’elle veut en dehors de chez elle.

Autre plan saisissant : un mouvement de caméra descend du mur de la frontière américaine vers une ville américaine propre et tranquille. L’Amérique se protège derrière un mur mais les séquences suivantes démontreront qu’il n’y a pas grand-chose à faire pour stopper le flux des clandestins mexicains. On gagne beaucoup d’argent des deux côtés de la frontière pour acheminer des gens. C’est devenu un business plus rentable que la cocaïne. On peut donc combattre l’immigration comme on combattait autrefois le trafic de drogue, imposer une logique de guerre à des drames humains. Tout ça n’est pas franchement humaniste…

Subtil ou trumpien ?

Ce film est un brûlot trumpien ou tient-il un discours un peu plus subtil ? L’enchaînement des séquences du début paraît si artificiel que le doute demeure sur le propos du film. Ce qui perdure en tout cas, comme dans le Sicario de Denis Villeneuve, dont cet épisode reprend certains personnages, c’est la propension des américains à foutre la merde partout où ils interviennent et notamment au Mexique. En effet, après avoir découvert qu’un cartel mexicain avait participé à la transplantation de terroristes yéménites, le gouvernement américain décide de provoquer un conflit entre cartels rivaux. Il organise le kidnapping d’Isabel (Isabela Moner), la fille du boss narco Carlos Reyes, laissant penser à un acte crapuleux du Cartel de Matamoros. De là découlera un conflit sanglant permettant de faire sortir Reyes de sa cachette. C’est une opération clandestine menée par Matt Graver (Josh Brolin) avec l’aide d’Alejandro (Benicio del Toro). L’opération ne se passe pas comme prévu et il faudra protéger Isabel sur le territoire mexicain.

Le réalisateur italien Stefano Sollima, dont la filmographie révèle un goût prononcé pour la fiction criminelle (All cops are bastards, Suburra, les séries Gomorra et Romanzo criminale), montre un savoir-faire certain pour créer une atmosphère de tensions et de violence. La majorité du film se déroule la nuit, dans des décors inquiétants. Quand le jour point, les personnages sont happés par des plans larges du désert entourant le Rio Grande. La musique lancinante, aux sonorités industrielles d’Hildur Guðnadóttir prolonge celle du défunt Jóhann Jóhannsson, compositeur du premier épisode. Elle met sous tension le film qui laisse éclater sa violence en séquences de fusillades sèches et concises.

Intrinsèquement violente

Protéger une jeune fille, même fille de criminel, est le seul geste d’humanité qu’on s’autorise dans cette zone de guerre qu’est le Mexique. De toute façon, il n’y a pas grand-chose à sauver ici-bas. Jusques dans la cour d’une école de filles, l’humanité est intrinsèquement violente. Isabel Reyes n’a pour toute innocence que celle très relative de son âge. On retrouve là comme la « patte » d’auteur de Taylor Sheridan, qui a signé le scénario de Sicario. Déjà dans Wind river, il décrivait la violence des hommes faisant écho à une nature sauvage. Idéologiquement, ce discours est forcément tendancieux et ambigu. Si l’homme est avant tout un loup pour l’homme, alors la loi du talion est justifiée. Il ne faut pas hésiter à se venger. Les échecs des opérations clandestines et le visage traumatisé d’Isabel atténuent quelque peu le propos d’un film qui navigue en eaux troubles. Une chose est sûre : on ne fait même plus mine de nous faire croire à des intentions vertueuses. Emily Blunt, qui incarnait la droiture et la bonne conscience a disparu (voir ici). On ne voit plus que des gens qui se salissent les mains.

Benicio del Toro christique

Le personnage d’Alejandro expose une dimension christique réellement originale. En utilisant un registre plein de mystère et de silences, Benicio del Toro est pour beaucoup dans l’intérêt de Sicario : La Guerre des cartels. Tantôt doux, tant fantomatique, il endosse les costumes multiples de l’humanité tragique : exilé, sans famille, mercenaire, garde du corps, réfugié, victime, survivant, vengeur. Il communique avec les enfants et les sourds. Il est le témoin d’une violence omniprésente, sorte de lèpre qui contamine aussi les jeunes générations.

Le film prépare sa suite (et fin ?) et on se demande quelle conclusion il prendra. Flattera-t-il le goût du sang et de la vengeance du spectateur ou bien trouvera-t-il quelques messages d’espoir et de rédemption à nous faire passer au milieu du chaos ? J’ai en tout cas hâte de voir la suite de ce très efficace et ambigu Sicario 2. Moins grandiloquent que le film de Villeneuve (réalisateur que décidément j’aime peu), plus tourné vers l’action, celui de Sollima utilise les ingrédients d’une excellente série criminelle.

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