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L’île aux chiens (W. Anderson)

Il se trouve que le cinéma de Wes Anderson n’est pas apprécié ici. A part La famille Tenenbaum et Fantastic Mr Fox bien aimés à leurs sorties mais pas revus depuis, le reste de la filmographie du texan m’a toujours exaspéré. De Rushmore à The Grand Budapest Hotel en passant par La vie aquatique, ce cinéma de playmobil, dans lequel les humains sont ramenés à quelques tics, repose sur une maniaquerie décorative qui provoque plus de migraine que d’enthousiasme. On y entend de plus cette même rengaine du mâle petit génie incompris par des adultes lobotomisés. L’agacement est d’autant plus aigu que les bons acteurs (Adrian Brody, Bill Murray, Tilda Swinton,…) se bousculent chaque fois pour participer au concours du meilleur automate. On aboutit à la conclusion que tous ces moyens, tous ces effets ne nous disent rien d’intéressant ni d’émouvant et que le « génie » de Wes Anderson est celui d’un vieil enfant égocentrique, sûrement collectionneur de babioles ou de jouets vintage. Ce n’est sans doute pas un hasard si passé bien des déceptions, Fantastic Mr Fox et surtout L’île aux chiens m’ont ravi. Ces deux films sont des animations en stop motion (filmage d’objets réels en 24 images par seconde) et font ressortir quelque chose que les personnages inventés par Wes Anderson n’arrivent pas à produire in vivo : de l’humain !

Œuvre-monde exceptionnelle

wes anderson,isle of dogs,bryan cranstonL’île aux chiens est une création exceptionnelle en son genre : un conte rétro-futuriste nourri de culture japonaise dans lequel les chiens sont les héros. Il fallait sans doute l’assurance et le sens du détail pointilliste d’Anderson pour réaliser une œuvre aussi belle et originale, qui se tienne de bout en bout. 1H41 d’appropriation en stop motion de l’ukiyo-e, art de la peinture populaire japonaise de l’époque Edo (début XVIIème siècle à la fin du XIXème siècle) ! Il suffira aux curieux de découvrir les créations des peintres et illustrateurs Hiroshige ou Hokusai pour y trouver toutes les similitudes graphiques contenues dans L’île aux chiens. Si beau soit-il ce film n’est pas un musée animé à la gloire de l’empire du Soleil Levant, c’est une œuvre-monde qui a trouvé dans un territoire culturel, celui de l’archipel, une synthèse entre tradition et modernité, entre totalitarisme et démocratie, entre nature et technologie. C’est un territoire qui a connu l’une des pires catastrophes aussi : la vision d’une boule de feu nous rappelle Hiroshima et Nagasaki. On l’oublie mais c’est un pays qui a été fortement américanisé dans l’après-guerre. Bien que s’ouvrant sur le récit d’un épisode historique, du temps des samouraïs, le film, qui a lieu aujourd’hui, est plein de traces de l’Amérique. Les enfants jouent au base-ball, les chiens s’appellent Spots, Duke ou Chief. Deux lieux dominent : la mégapole moderne de Megasaki, l’île dépotoir située en son large.

Histoire tragique

Ce décor à ce point significatif accueille une histoire particulièrement tragique, sinistre si elle n’était pas dite avec ce sens de l’humour pince-sans-rire propre à Anderson. Depuis le XVIIème siècle, le pays préfère les chats aux chiens qu’il a failli exterminer intégralement. Les chiens se sont depuis intégrés à la société et multipliés. Mais le maire Kobayashi, prétextant une épidémie de fièvre truffoïde contagieuse pour l’homme, monte la population contre la race canine et décide de déporter tous les chiens sur une île poubelle où il pourra ensuite les faire disparaître grâce à des chiens de guerre robots. Il en profite pour museler l’opposition et étendre son pouvoir fasciste et corrompu. Toutes les familles perdent leurs compagnons à poil, laissés à leur maladie et aux ordures. L’orphelin Atari, recueilli à la mort de ses parents par Kobayashi, décide contre tous d’atterrir sur l’île aux chiens pour retrouver son garde du corps Spots. Il sera aidé dans sa quête par une bande de bonne volonté (Rex, King, Boss, Duke) ainsi que par un chien des rues plus bourru et violent, Chief.

Époustouflant panorama de notre monde en crise

Voilà donc un produit de divertissement nourri aux plus grandes tragédies : montée du fascisme, manipulation des foules, extermination de populations marginalisées, épidémies et manipulation scientifique, destructions écologiques. Le film résonne également de faits récents d’actualité. On y voit des activistes et un hacker luttant contre Kobayashi et sa propagande, des allusions récurrentes aux théories du complot, à la manipulation constante des médias. Pour une fois sans doute, le sens du détail maniaque et l’exhaustivité obsessionnelle de Wes Anderson se justifient. Son film multilingue – les chiens parlent en anglais, les japonais en japonais – est un époustouflant panorama de notre monde en crise auquel il accole une quête complexifiée de flashbacks explicatifs. Son intrigue reste cependant accessible et universelle. Il l’a embellie de constants moments d’humanité et de grâce.

Canine humanité des réprouvés

A des visions d’horreur – la décharge comme métaphore d’un monde inhumain et dévasté -, à des scènes de violence, il oppose le geste d’affection d’un enfant caressant un chien, le flirt nocturne entre Chief et la pudique Nutmeg. A la violence des humains, Anderson oppose la canine humanité des réprouvés. La violence n’est pas niée mais toujours présentée comme évitable. Tout est résumé dans cette séquence très drôle d’un sac d’ordures atterrissant sur l’île. Deux bandes de chiens se font face, se montrent les dents en vue de se le disputer. Soudain, la parole est donnée à l’un des cabots : avant de s’entretuer, on pourrait peut-être voir d’abord ce qu’il y a dedans. Ils découvrent de la nourriture, ils décident de se bagarrer. Bien que gentiment moquées, les vertus de la parole, de la solidarité, de la délibération sont mises en valeur. Anderson a beau faire un film d’animation, il ne fait preuve d’aucune naïveté ni de bons sentiments. A un monde dégoutant et dangereux, il oppose l’amour d’un garçon pour son chien, le regret constant, exprimé par Chief, d’avoir à recourir à la violence.

Le cerveau peut sans doute surchauffer devant la profusion ahurissante d’images. La musique percussive d’Alexandre Desplat, un peu trop envahissante, peut taper sur les nerfs. L’œil est aussi bien sollicité par les cadres savants – Anderson multiplie les profondeurs de champs, les plans, les perspectives aériennes – que par les détails infimes. On sera saisi par les reflets d’émotion dans les pupilles des chiens, par la minutie de ces inscriptions sur les cages ou des boutons des téléviseurs et que dire du pelage des animaux, des nuages et fumées, des ordures etc. Stop !

Il faut plusieurs visions (oui vraiment) et ne pas trop s’arrêter à tous ces détails pour goûter à un fond tragique mais mâtiné de légèreté, pour une fois tout à fait digeste. N’hésitons pas à le dire malgré ce qu’on pense du reste de l’œuvre de Wes Anderson : L’île aux chiens est excellent !

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