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Ciné-club: Man on the moon (Milos Forman)

Hommage posthume à un réalisateur difficile à cerner. Cinéaste tchèque passé aux Etats-Unis en 1967, remarqué pour Les amours d’une blonde et Au feu les pompiers ! (pas vus) Réalisateur reconnu de deux énormes succès mérités : Vol au-dessus d’un nid de coucous (1975) et Amadeus (1984) mais cinéaste assez peu prolifique finalement : pas plus de trois films par décennie. Milos Forman est-il un auteur ou un brillant artisan ? Il est difficile de trouver une cohérence thématique flagrante dans sa filmographie. On devine une sensibilité à la contre-culture des années 70 (Taking off, Hair, Vol au-dessus…, Larry Flynt) une fascination aussi pour la liberté, celle des génies, des incompris, des dissidents (Amadeus, Larry Flynt toujours, Man on the moon). Avoir vécu derrière le rideau de fer le prédisposait sans doute à se défier des cadres de pensée rigides et autoritaires, tout en gardant une certaine légèreté de ton. Son œuvre n’a pas la noirceur paranoïaque de nombreuses productions du Nouvel Hollywood et Man on the Moon (1999), son dernier grand film populaire – je n’ai pas vu Les fantômes de Goya – montre un entrain comique communicatif tout en nous livrant une réflexion passionnante sur les notions d’identité et de spectacle.

 

Comment Man on the moon pourrait-il être un biopic au sens classique alors que la matière même du film, Andy Kaufman, est un être indéfinissable, imperméable aux explications ? Mais qui est Andy Kaufman ? Pour un spectateur français, qui ne connaît pas le célèbre Saturday Night Live ou la série Taxi (1978), le type était un comique populaire. Mais voilà, Andy Kaufman n’a jamais pensé faire rire et se demandait lui-même qui il était vraiment. On le découvre d’ailleurs dans un style étrange, construction hybride entre enfant lunaire, comique originaire de la Mer Caspienne (!!!) et Elvis Presley. Jim Carrey, dont c’est surement le meilleur rôle au cinéma, donne à son personnage toute l’élasticité nécessaire à brouiller les pistes. Andy Kaufman porte des masques, se cache derrière des identités (le chanteur ringard Tony Clifton), fait le clown ou le catcheur et passe son temps à tromper son monde. Il est insaisissable et le film n’apportera jamais une explication à son attitude - ce n’est pas son ambition. On nous épargne les pénibles traumas d’enfance et c’est tant mieux ! Carrey, génial, compose un être protéiforme, dingo et enfantin.

Tromper la mort

Le récit est en apparence linéaire : on voit d'abord qu’il vient de la classe moyenne américaine, on aboutit à sa mort en 1984, d’un cancer du poumon. Ce qu’il y a entre les deux a des apparences chaotiques, celles d’une suite de coups d’éclat sans temps mort. Depuis sa chambre de petit garçon, Kaufman n’a fait qu’inventer des spectacles dont il est le seul maître. Plutôt que de s’annihiler dans le conformisme imposé du show-business américain, il a passé son temps à créer ses propres mises en scène délirantes. Man on the moon n'est pas une accumulation informe de saynètes, c’est le portrait cohérent d’un homme vivant, découpé avec le dynamisme d'un one-man show télévisuel.

Dans ce portrait chaotique, une clé du personnage nous est donnée. Kaufman considère que le monde est dominé par l’absurde, il ne fait qu'en révéler le chaos. Troublé par sa propre lucidité, il pratique la méditation avec assiduité. Cet aspect intime est sans doute trop peu développé mais on a deviné une fêlure, une angoisse de la mort qu’on trompe en se déguisant de la manière la plus délirante possible.

Ça n’est pas un homme mais un principe chimique que Forman met en scène. Un principe observé à la caméra dans une gradation de réactions. Il importe au réalisateur de capter parallèlement Kaufman et le regard éberlué de ses spectateurs. Il saisit ce moment de blanc, de silence qui se joue entre l’artiste et son audience. Ce moment de stupeur et d’interrogation avant les rires ou les grimaces. Kaufman ne cherche pas la rigolade, il ne sait pas vraiment la provoquer. Alors il joue sciemment la surprise, le déraillement, l'absurde. La plupart des séquences nous sont présentées comme des happenings montés dans un crescendo d’incidents mêlant l’artiste aux spectateurs. Il agit comme un enfant cherchant à tout prix la réaction de ses parents. Son « comique » procède d'ailleurs principalement de l’enfance.

La vie est envisagée dans la dimension la plus ridicule possible, celle d’un combat de catch, prototype même du spectacle grotesque et truqué. Le but n’est pas l'éclat de rires du spectateur mais le dévoilement brutal de ses illusions. Le spectateur ne sait plus ce qu’il voit et devient lui-même acteur du spectacle. Le comique oblige son public à se réveiller de son abrutissement confortable, à réagir, à participer au jeu.

Faire déborder le spectacle

On peut voir en Kaufman le révélateur génial d’une mutation impulsée par la télévision. Une grande partie du spectacle contemporain n’est plus le fait « classique » d'artistes mais le produit de la réaction des spectateurs. Le spectacle a débordé en un bêtisier invasif, en un jaillissement continu de scandales, de déraillements et de réactions qui excèdent en amplitude et remplacent les œuvres elles-mêmes. Il suffit de faire un tour sur Youtube. Jim Carrey est au moins aussi connu pour ses films que pour ses incartades dans des émissions TV. Tous les comiques aujourd’hui font déborder le spectacle en dehors du format étriqué du sketch. Ils sont invités sur les plateaux pour que ça déraille. Ce que Kaufman a deviné, c’est que le spectacle pouvait tout envahir, jusqu’au plus intime de la vie – voir la scène de l’enterrement.

Kaufman fait penser de loin au personnage de McMurphy dans Vol au-dessus d’un nid de coucous. A sans cesse provoquer les patients de l’asile psychiatrique, à les entraîner dans ses transgressions, il leur fait comprendre qu’ils ne sont pas des zombies mais des êtres vivants qui doivent se libérer. Parti de Tchécoslovaquie avant le printemps de Prague, ayant subi les pressions d'un régime totalitaire, Milos Forman connaissait sûrement la valeur de cette injonction…

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