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Le musée des merveilles (Todd Haynes)

Quand a commencé le nouveau film de Todd Haynes, j’ai eu le sentiment d’aborder une œuvre bien compliquée. Cela sentait la construction excessivement sophistiquée, cette histoire en parallèle de deux enfants sourds, à 50 ans de distance. En 1927, Rose (Millicent Simmonds), quitte la demeure de son père divorcé pour retrouver à New York sa mère, actrice star du cinéma muet (Julianne Moore) puis son frère chez qui elle s’installe. En 1977, Ben (Oakes Fegley), suite au décès de sa mère (Michelle Williams), part à New York aussi, à la recherche d’un père qu’il n’a jamais connu et dont on lui a toujours caché l’identité. Alors que Rose est sans doute sourde de naissance, le garçon a perdu l’ouïe par la foudre ayant frappé sa maison. Contrairement à la jeune fille, il peut donc parler mais ne s’entend pas. A un contenu qui se prête à du gros mélodrame qui tache se marie une construction dramatique jouant de correspondances entre deux temporalités. On a vu plus simple !

Comédie muette et blaxploitation

Ce film est une adaptation du roman de Brian Selznick, déjà auteur de l’Invention de Hugo Cabret adapté par Martin Scorsese. Ne l’ayant pas lu, je ne sais pas le degré de fidélité de Haynes au texte initial. Devant une œuvre visiblement lourde à adapter, Todd Haynes n’a pas reculé devant le défi. Le sentiment de complexité est amplifié par les sauts alternés entre deux époques / deux personnages entre lesquels le spectateur cherche constamment les relations. Les obstacles à la fluidité du film sont nombreux. Deux reconstitutions d’époques éloignées l’une de l’autre. Deux surdités différentes à mettre en scène. Haynes choisit de surcroît deux registres de filmage : celui du film muet et de ses effets expressionnistes pour évoquer 1927, un style vintage renvoyant aux poncifs du cinéma US des seventies. Pour grossir le trait, imaginez un projet cinématographique mariant comédie muette à la King Vidor et la blaxploitation du Shaft de 1971 !

Dans les mains d’un autre cinéaste, ce film aurait tourné au mille-feuille indigeste, à la catastrophe industrielle. Le Musée des merveilles est au contraire une œuvre gracieuse qui se joue des complexités évoquées plus haut. Elle touche à la substance même de l’art de Todd Haynes : la reconstitution. Ici, elle est travaillée dans les moindres détails. Depuis Velvet Goldmine, hommage au glam rock de Bowie et Roxy Music jusqu’aux raffinés Loin du Paradis et Carol qui reconstituent l’univers moral des années 50, ses personnages cherchent leur identité dans et contre leurs époques. La quête identitaire passe par le medium de l’Art, d’où un attachement très fort à la reconstitution de l’esthétique de chaque période. 1927, c’est l’âge d’or du music-hall et du cinéma muet, celui de l’architecture urbaine de Frank Loyd Wright. 1977, ce sont les coupes de cheveux, les costumes, les couleurs, la bande-son funky (Esther Philipps ! Deodato !), les devantures de Harlem, le métissage. Dans les deux cas, le cinéaste rend un très bel hommage à deux époques fécondes du cinéma américain. Ainsi parlait Zarathoustra (Eumir Deodato) dans les rues new-yorkaises, ne serait-ce pas un clin d’oeil au magnifique Being there d’Hal Ashby?

La musique est fondamentale

Si la reconstitution passe aussi bien, c’est parce qu’on sent l’amour du réalisateur pour les époques évoquées et parce que les détails qu’il saisit révèlent des correspondances entre les deux histoires. Haynes sème les indices de son intrigue comme autant de madeleines de Proust : le livre Wonderstruck, le loup de Gunflint, la baleine, le musée d’histoire naturelle, le diorama… En même temps, le cinéaste construit son propre musée des merveilles à force de faire tournoyer images et objets. Quoi de mieux que le fétichisme des enfants pour faire revivre ce qu’on a aimé ? Tandis que Ben fait de sa chambre un musée ou que Rose fabrique des maquettes à partir des pages d’un livre déchiré, Haynes nous repasse les disques glam qu’il a tant aimés : Space oddity de David Bowie ou Fox on the run de Sweet. La musique est un élément fondamental du film. Avec les deux personnages, ce sont deux partitions qui se jouent et renforcent l’émotion du spectateur. Carter Burwell donne une tonalité mélodramatique au périple de Rose, un son plus électrique lorsqu’il accompagne Ben. Je me suis laissé porter par ce concerto à deux personnages, par cet entrelacement de musiques qui porte les deux enfants. Le fait qu’ils soient sourds, comme immergés dans un autre monde, nous rend leur univers sensible plus intense, nous demande d’être plus attentifs à leurs mouvements.

L’intrigue est finalement simple, enfantine. On veut aller au bout de la quête de ces enfants. « Where do I belong ? » Ecrit Rose sur un papier qu’elle plie en bateau. Les messages sur des pages de carnet sont comme fourrés dans des bouteilles imaginaires. Ben et Rose se posent des questions universelles : qui sommes-nous et que faisons-nous dans ce monde ?

C’est sans doute la première fois que je suis sorti d’un film de Tood Haynes sans la petite gêne habituelle (le genre « oui c’est bien fichu mais un peu trop bien fait, un peu trop froid »). Il m’a ému parce qu’il m’a fait sentir comme un minuscule personnage de sa maquette panorama de New York, tout petit dans cet univers mais accédant à des choses merveilleuses. Il a illustré avec force la citation de Wilde, qui parcourt tout son film : « We are all in the gutter, but some of us are looking at the stars.” (Nous sommes tous dans le caniveau mais certains d’entre nous contemplent les étoiles)

Commentaires

  • Très belle critique pour un film qui m'a bouleversé :http://www.christoblog.net/2017/11/le-musee-des-merveilles.html

  • oui j'ai lu ta critique, on est en phase :-) je le mettrai dans mon palmarès 2017

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