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  • L'homme irrationnel: ni bien ni mal

    L’homme irrationnel est-il le meilleur Woody Allen de ces dix dernières années ? de ces vingt dernières années ? Va savoir ! J’en ai vu beaucoup (pas tous) dont certains ont provoqué du scepticisme autour de moi (Vicky Christina Barcelona que j’aime bien), de l’enthousiasme (Match point) voire de la franche déception (Midnight in Paris, To Rome with love). Chaque année sort un nouveau Woody Allen et de cette marque de fabrique, il y a autant de raisons de s’agacer que de s’enthousiasmer. Chaque année, les acteurs sont convaincants, la bande son et la photographie sont soignées et chaque année le new yorkais nous invite à adhérer à une narration fabriquée. Evidemment tous les scénarios sont des fabrications sauf qu’avec lui les coutures sont apparentes, les ficelles sont visibles, la recette est ultra lisible.

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    Dissertation simple et ludique

    Abe Lucas (Joaquin Phoenix) est un professeur de philosophie charismatique venu enseigner dans la faculté très bourgeoise de Newport. Comme nombre de héros mâles imaginés par Allen, le personnage conjugue un sens de l’humour anticonformiste et une nette tendance à la dépression. Comme nombre de héros alleniens, son esprit et sa fragilité lui valent d’attirer les femmes. L’une, Rita, est une prof délurée sympathiquement campée par Parker Posey. L’autre, Jill, est une étudiante vive d’esprit jouée par la gracieuse Emma Stone. La première demi-heure du film est un agaçante tant elle patauge dans le cliché mais elle est voulue. Le cinéaste nous endort avec une énième histoire d’étudiante amoureuse de son professeur, mais par la voix d’Abe, au détour d’une conversation sur Simone de Beauvoir, il semble nous dire « vous n’en avez pas marre de toutes ces histoires où les femmes servent de faire-valoir au héros masculin ? Passons aux choses sérieuses » Malin comme un singe, le Woody, et c’est là que le film change de registre pour le thriller. Le spectateur a été préparé à ça. Le film est parsemé d’incises pendant lesquelles Abe nous dit qu’un monde entièrement moral est une absurdité et que les bonnes actions peuvent déboucher sur les pires maux. Le film est écrit comme une dissertation philosophique simple et ludique. Si le Bien poussé à l’extrême engendre le Mal, pourquoi ne pas faire le Mal pour le Bien ? Pourquoi ne pas sortir du carcan de la morale commune et vivre sa liberté ? Abe en a l’occasion après avoir entendu une conversation au restaurant. Il peut se débarrasser d’un magistrat odieux. Il le fait et en sort libéré de ses angoisses, goûtant à nouveau à la vie. Mais son crime restera-t-il impuni ? Woody Allen tire très bien partie de l’entre soi de cette société où tout le monde se connaît et où les ragots arrivent vite aux oreilles des gens. Il y a une tension habilement entretenue pour savoir si le crime d’Abe va être découvert. Woody Allen se sert du personnage de Jill, décrite comme très intelligente, pour découvrir la vérité sur Abe.

    La fin est primordiale

    Pour un scénario aussi mécanique, où tout est couru d’avance et tous les ressorts visibles, la fin est primordiale. Quelle est la morale de l’histoire ? Hélas des plus conventionnelles, le scénario se refuse à faire le pari de l’amoralité joyeuse. La fin revient progressivement dans le chemin de la morale commune et le personnage d’Emma Stone en est l’instrument. Dans Match point, il y avait  une justice à punir le personnage de Rastignac joué par Jonathan Rhys-Meyers. C’était un salopard. Abe Lucas mérite-t-il d’être puni alors qu’il a trouvé le bonheur et un sens à sa vie ? A l’instar de Rita, Allen aurait pu répondre que non et que seul le bonheur compte mais il s’y refuse in extremis.  

    L’homme irrationnel n’étant pas un produit hollywoodien, on peut concevoir que cette fin en forme de pirouette scénaristique traduise le pessimisme de son auteur. Dans une société conventionnelle et hypocrite, il n’est pas possible de vivre libre et heureux. J’ajouterais aussi : il n’est pas possible de vivre heureux avec une femme, quelle qu’elle soit. Soit. Ni un grand film ni une honte pour son auteur, L’homme irrationnel donne du plaisir et déçoit aussi. C’est le programme du cinéma allenien depuis bien longtemps. Pour le spectateur qui apprécie Woody Allen, la question revient à adhérer ou non à une recette servie tous les ans.

  • Sicario

    Sicario de Denis Villeneuve est un film qui ne ménage pas ses effets pour impressionner le spectateur pendant 2 heures. La musique de Jóhann Jóhannsson est grandiloquente. La réalisation privilégie les plans longs et les mouvements de caméra amples – ah cette montée sur un toit au coucher de soleil pour observer Ciudad Juarez ! La photographie de Roger Deakin’s est magnifique. Le film est un bel objet dont le scénario et le propos m’ont paru problématiques (attention spoilers !). Je suis sorti de ce film à la fois impressionné et frustré.

    Un territoire des loups

    Quand Kate Macer (Emily Blunt), agente du FBI, découvre une maison de Houston remplie de cadavres mutilés et puants, l’enjeu du film s’impose à ce personnage intègre auquel le spectateur est amené à s’identifier. Il va falloir trouver les grands méchants du cartel qui ont fait tout ça et leur faire payer. Kate se voit proposer un poste de soutien tactique à des opérations de la CIA menées par Matt Graver (Josh Brolin, cool et cynique) et par un mystérieux latino du nom d’Alejandro (Benicio del Toro). C’est là que le film, collé au point de vue de Kate, fait du surplace. Il se passe des choses (une intervention glaçante à Juarez notamment) mais comme Kate on ne comprend pas bien quel est leur but et surtout à quoi sert son personnage. On découvrira en toute fin que l’agente du FBI a servi de caution légale à une opération clandestine au Mexique pour éliminer un chef de cartel. Ce chef de cartel est le responsable des cadavres de Houston, la boucle morale est donc bouclée. Evidemment le personnage de Kate, typique du citoyen US intègre qui aime bien faire les choses by the book, est outré d’avoir servi à une opération clandestine. Mais à la fin, c’est le personnage d’Alejandro, l’exécuteur du baron de la drogue qui a le dernier mot : « c’est (parlant du Mexique) devenu le territoire des loups ». En résumé, le Mexique est un enfer et on ne peut s’y comporter comme un enfant de chœur ! Il est assez troublant de constater une fois de plus que le point de vue moral est porté par un américain tandis que la sale besogne est dévolue à un latino (Alejandro) qui, bien sûr, est un expert en tortures. Il n’empêche que cette sale besogne est bien une opération américaine. Le scénario dit à la fois « c’est pas bien tout ça » mais en même temps, vu que c’est le Mexique, « on ne peut pas faire autrement ». Peu importe que la fameuse war on drugs ait conduit à des désastres en Amérique Latine, le point de vue idéologique reste toujours le même et c’est celui des forces de répression (FBI, DEA, CIA) : il faut utiliser des moyens violents.

    Ciudad Juarez ou Bagdad ?

    Le personnage de Kate est donc un personnage prétexte, incarnant le point de vue innocent et honnête, celui du spectateur américain. Le problème du film réside dans le fait qu’en la suivant tout au long d’un scénario très tortueux, plein de détours, on arrive à une conclusion simplissime : le Mexique c’est le pays du mal (avec un grand M) et ces gens-là sont quand même de sacrés barbares – même s’ils ont une famille et des enfants qui souffrent. Il n’y a d’ailleurs pas de point de vue exprimé par un personnage mexicain dans ce film. Les effets de mise en scène sont destinés à faire de ce pays « un territoire des loups » où on pend des gens dans la rue, où la vie humaine ne vaut pas grand-chose. Tous ces plans aériens sur des paysages désertiques grandioses, accompagnés des effets pompiers de Jóhannsson, font entrer le spectateur dans les ténèbres. C’est Ciudad Juarez qu’on voit mais ça ressemble aussi à Bagdad et c’est probablement un peu la même chose. Ça n’a rien à voir avec l’Amérique, c’est de l’autre côté de la frontière. Si ce pays n’est qu’un enfer, on voit alors mal quelle alternative il y aurait à la violence.

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    Les américains ont souvent mis en scène leurs turpitudes mexicaines, dans des films remarquables comme La horde sauvage ou Apportez-moi la tête d’Alfredo Garcia de Sam Peckinpah. Voir aussi Vera Cruz de Robert Aldrich. Les personnages de ces films sont violents, ambigus, souvent des crapules. Il en ressortait que l’innocence n’était pas du côté américain et que le Mexique a souvent été un terrain de jeu pour les aventuriers yankees. Ces films mettaient brillamment en scène une grande confusion morale et on en ressortait ébranlé. Mais c’était une autre époque, marquée par la culpabilité et les guerres ratées (Corée, Vietnam). Sicario nous indique simplement que le Mal est concentré de l’autre côté de la frontière et que pour Kate comme pour toute personne sage, il est préférable de ne pas s’y aventurer.  Denis Villeneuve aura manié beaucoup d’effets et parfois, il faut reconnaître, de brillants moments de mise en scène, pour nous servir un propos finalement très manichéen et prévisible.

  • Straight Outta Compton: Fuck l'un peu lisse

    Pour un spectateur qui ignorerait tout de la culture hip-hop, y a-t-il un intérêt à aller voir Straight Outta Compton (F. Gary Gray), la saga des pionniers du gangsta rap Niggas with Attitude ? La réponse ne me paraît pas évidente passé la première heure posant le décor de cette aventure musicale. La deuxième phase de ce film un peu long (2h27) est consacrée à la gestion de la réussite des NWA, à leurs conflits d’affaires et aux difficultés à rester amis dans un contexte de compétition. Cela n’est pas désagréable à suivre mais laissera de côté ceux qui ne voient pas d’intérêt aux arcanes du rap business.

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    Faire partie d’un gang ou s’en sortir par la musique

    Au milieu des années 80, pour un jeune noir vivant dans un quartier pauvre comme Compton (Los Angeles), les options semblent peu nombreuses : faire partie d’un gang, vivre d’un petit boulot ou s’en sortir par la musique. Tandis qu’Eazy E. est un pur produit du deal et de la rue, Dr Dre, Ice Cube, MC Ren et Yella animent des soirées en boîte de nuit. Tout ce petit monde décide de mettre ses forces en commun pour percer dans l’industrie musicale. L’enjeu du film est la sortie du ghetto par la réussite capitalistique. Il montre bien que cette histoire est d’abord celle de l’absorption du rap hardcore, genre marginal, par l’industrie du divertissement. La question des origines du mouvement est beaucoup plus intéressante que celle de la gestion du succès et elle est brillamment filmée. La scène d’ouverture, assaut par la police d’une crackhouse se révèle la plus tranchante du film. A l’époque, la question de la criminalité des ghettos noirs se règle d’un point de vue policier et militaire, littéralement au char d’assaut ! Arrestations au faciès, violence et harcèlement policier : les jeunes noirs sont constamment mis sous pression. Il était donc normal qu’ils répliquent avec cette bombe musicale que constitue Fuck tha police. Cette chanson écrite par Ice Cube après un contrôle policier musclé a une puissance équivalente au Say it loud, I’m black and I’m proud de James Brown. L’adrénaline monte quand NWA, contre les avertissements de la police locale, décide de la jouer lors d’un concert à Detroit. C’est un fait, Straight Outta Compton stimule davantage quand il se met à parler musique. Il joue le clin d’œil  pertinent au spectateur dans quelques scènes réussies, quand un jeune rapper fiérot du nom de Snoop Doggy Dogg déboule pour poser son flow traînant sur Nuthin' But a G Thang ou que Tupac Shakur découvre la mélodie de California Love.

    Filles à foison et billets verts

    L’évocation des embrouilles contractuelles est moins convaincante. Elles sont de l’ordre de la petite histoire, celle de Eazy E, Ice Cube et de Dr Dre surtout et ne disent rien de nouveau : les pontes de l’industrie musicale sont des opportunistes et les producteurs comme Jerry Heller (Paul Giamati, pas au meilleur de sa forme) ont toujours de bonnes raisons d’entuber leurs poulains. Il manque à cette seconde partie un ton caustique et distancié sur ce qu’est devenu le gangsta rap, notamment sous la houlette de Dre. Le film l’effleure mais n’ose pas aller trop loin, peut-être parce qu’il est produit par les principaux protagonistes de la saga, Dre et Cube en personne. Le genre qu’ils ont fondé est devenu une caricature. De mode d’expression privilégié de jeunes en colère, il s’est converti en apologie des flingues, de l’argent et des filles faciles. Partant du premier album fondateur des NWA en passant par le révolutionnaire The Chronic, le genre atterrit dix ans plus tard dans les refrains accrocheurs mais cyniques de l’album 2001. Les jeunes stars arrachées au ghetto ont gouté aux filles à foison et au billet vert. Le film a du mal à assumer cette évolution. Il passe à côté des émeutes de Los Angeles (1992) sans en dire grand-chose. Il a aussi beaucoup de mal à rire du mode de vie caricatural des stars du rap. Les scènes de fête sont sages et plates si on les compare par exemple à la frénésie de débauche que Scorsese a mis dans Le loup de Wall Street. Un peu de vulgarité assumée et de flamboyance auraient rendu le film plus percutant. De même, on se demande si la scène où Dre s’engueule avec l’entourage de son sulfureux manager s’est vraiment déroulée de cette façon. Le film le décrit affligé par la violence de Suge Knight mais on peut se demander si la séparation entre les deux hommes n’est pas aussi une question de gros sous et si le passé n’est pas enjolivé par Dr Dre. Le personnage de Suge Knight, visiblement affilié aux gangs – il porte le rouge des Bloods – n'est pas approfondi. Entouré de gorilles, adepte d’un mode de vie saignant, il pouvait entraîner le film sur une pente moins reluisante. Mais les faits divers sont écartés de la belle histoire : mort de Tupac Shakur, rivalité West coast – East Coast, violences sur les femmes (avérées pour ce qui concerne Dr Dre) et règlements de compte divers. Le film se recentre sur l’amitié entre les fondateurs de NWA et sur la fin larmoyante d’Eazy E, convention obligée de tout biopic hollywoodien qui se respecte.

    Divertissant et un peu lisse

    Un biopic du studio Universal ne pouvait pas être le bras d’honneur de jeunes marginaux à la société américaine ni une célébration débridée d’un mode de vie pas du tout politiquement correct. On retiendra in fine que Dr Dre est un grand producteur et un brillant homme d’affaire et qu’Ice Cube est un mec franc et intègre. Confirmation pour moi que les rappers, si célèbres soient-ils, ne brillent pas par leur humilité ou par leur sens de l’autodérision. On peut donc aller voir ce film divertissant et un peu lisse pour sa musique et pour quelques bonnes scènes. Pour se préparer, s’envoyer dans les oreilles The Chronic, Doggy style de Snoop Dogg ou Compton, dernière production quatre étoiles de Dre. Et puis si on veut un éclairage plus politique sur le Los Angeles de cette époque, lire l’excellent roman 6 jours de l’écrivain Ryan Gattis (rentrée littéraire 2015) qui décrit les émeutes de Los Angeles du point de vue des gangs latinos. C’est un livre sanglant qui viendra combler à merveille la modeste minute de pellicule consacrée par le film aux émeutes de 1992.