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Une vie secrète (Jon Garaño, Aitor Arregi et José Mari Goenaga)

Les premières minutes du film, tournées de nuit et pour partie caméra à l’épaule, sont frénétiques. Nous sommes en août 1936 dans un village d’Andalousie et les événements ont tourné. Dans cette région d’Espagne tenue par la gauche, les troupes nationalistes de Franco pourchassent tous les individus suspects de sympathies républicaines. Higinio (Antonio de la Torre) doit fuir son village et la guardia civil mais il ne peut laisser seule Rosa (Belén Cuesta) qu’il vient d’épouser. Dans le fracas des événements, on comprend que des exactions ont eu lieu entre les deux partis, que les victimes d’aujourd’hui étaient peut-être des bourreaux hier, qu’Higinio aurait des choses à se reprocher. Dans ce territoire reconquis, il n’est plus qu’un homme en sursis et décide de se cacher chez lui avec l’aide de Rosa.

A la frénésie du début succède l’immobilisme. Dans un village où tout se sait et tous s’épient, Higinio doit rester terré le plus possible. D’abord caché dans un trou chez lui, il parvient à se réfugier dans la maison paternelle où une cache plus étendue est aménagée derrière un mur. A la volonté de sortir pour continuer la lutte succède celle de rester dissimulé. Peu à peu Higinio s’habitue à être un prisonnier dans sa propre maison tandis que la guerre se déroule au dehors puis la vie se normalise après 1945. Le temps passe mais au ralenti et pour marquer les évolutions du dehors comme du dedans, le trio de réalisateurs a inséré des cartons portant différentes définitions : "Raid, "Cacher", "Enfermement", "Enterrer", "Sortir"…

Une vie secrète déroule alors une vie de couple qui n’a plus rien de normale car déchirée par l’Histoire. Higinio et Rosa doivent vivre ensemble mais séparés, amoureux mais incapables d’accomplir une vie familiale heureuse. La grande Histoire est passée et c’est comme si elle avait figé l’existence d’Higinio qui vit toujours avec les peurs et les rancunes de 1936. Le drame n’est pas tant de vivre dans un trou que de voir son existence bloquée dans le passé alors que les gens du dehors évoluent. Le film étant raconté selon ses perspectives à lui, il s’alimente des moments de suspense où il risque d’être découvert et de tout ce qu’il ne peut pas voir. L’Espagne sous Franco change et se modernise mais il n’est pas là pour l’observer. Craignant toujours pour sa vie, il finit par la manquer. Comme le dit le titre original, la Trinchera infinita, la tranchée infinie, il est resté terré, coincé dans une guerre qui n’existe plus que dans l’esprit de ceux qui l’ont vécue.

Même s’il y a des moments de tension dramatique, l’exercice du huis-clos installe une certaine routine. Le film est sans doute trop long et frustrant tant il colle à la vie manquée d’Higinio. Mais c’est aussi l’empreinte du temps qui passe sur des personnages impuissants. La description de ses effets délétères sur la vie de couple nourrit le récit d’une dimension très intéressante. Dans l’Espagne franquiste aux valeurs machistes, un homme qui se cache a perdu sa virilité. Il ne peut même plus revendiquer la paternité de son propre enfant au risque d’être découvert, ne peut pas assumer complètement son rôle de chef de famille, le couple en souffre terriblement. Rosa semble travaillée par le manque d’une figure masculine forte, on le comprend lorsqu’elle critique son mari qui ne veut plus sortir de sa cachette ou bien quand elle évoque l’étrange manque de virilité dans la voix du Caudillo. Alors que son œil observant le dehors ne peut saisir les évolutions politiques et économiques de la société espagnole, Higinio voit certaines des mœurs de l’Espagne conservatrice : comment peuvent être traitées les femmes ou ce que vivent les homosexuels.

Une vie secrète constitue-t-il au final un excellent film, parmi les meilleurs de son genre répertoriés sur Cinetrafic, et un bon drame historique avec des ingrédients de bon thriller ? Une vie secrète est d’abord l’évocation d’un fait historique insolite. Au lendemain de la guerre d’Espagne, de nombreux hommes se sont terrés chez eux pour ne pas subir de représailles. Certains comme Higinio sont restés plusieurs décennies ! Au-delà de l’anecdote saisissante en elle-même, cette histoire vaut pour illustrer l’empreinte de cette guerre fratricide sur les vies et les mémoires. La mise en scène manque sans doute d’éclats mais le duo d’acteur Antonio de la Torre et Belén Cuesta est remarquable pour la servir.

En DVD et VOD le 20 juillet. Edité par Epicentre Films Editions (site webFacebook et Twitter)

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