John Huston
Cinéclub : Diva (Jean-Jacques Beineix)
Diva, film culte des années 80 ? Peut-être. En parcourant les blogs, les sites cinéphiles, SensCritique, etc. on lit autant d’intérêt que de désamour pour le film de Jean-Jacques Beineix. On capte beaucoup d’incompréhension et de rejet et on sait pourquoi. Il y a le look qui fâche : les néons, les filtres, les lofts, les panoramiques, les personnages accessoires, l’esthétique publicitaire des années fric. Après les années 70 qui tranchaient dans le vif et dans l’intime, ce cinéma clinquant nous montre des marques à l’écran, comme s’il fallait vendre des magnétoscopes ou des chaînes hi-fi japonaises. Avant de voir Diva, je n’étais à priori pas dans la cible : Les prédateurs, Flashdance, Highlander etc. : ça a mal vieilli ! Empli de préjugés, je lance hier soir le DVD et les premières minutes m’absorbent. Je suis fasciné comme ce jeune facteur, Jules (Frédéric Andréi), qui assiste au récital de Cynthia Hawkins (Wilhelmenia Wiggins Fernandez). Jules enregistre en cachette la voix de la diva interprétant la Wally d’Alfredo Catalani. Précieux enregistrement puisque Cynthia refuse de faire des disques.
Beineix crée l’envoutement par la musique, les lents mouvements de caméra et par l’étrangeté de ce jeune homme ordinaire qui capte le sublime. Diva est un film baroque. Définition du Robert : « qui est d'une irrégularité bizarre ». Après son ouverture en forme d’hommage au bel canto, le scénario fait du zig zag vers le film de gangsters. On croise deux couples de brutes : des truands taïwanais et puis des truands bien de chez nous, le Curé (Dominique Pinon) et L’antillais (Gérard Darmon). Jules s’est mis dans de beaux draps : les Taïwanais le poursuivent pour mettre la main sur l’enregistrement de la diva et les truands français pour mettre la main sur une cassette compromettante qu’une jeune femme a déposé dans son sac de facteur avant de mourir. Drôle de collision d’intrigues adaptée d’un polar de Delacorta, pseudonyme de Daniel Odier, écrivain suisse fasciné par le zen chinois. Diva marie donc une sensibilité esthète et poétique avec une tonalité plus « pulp » et étrange (Dominique Pinon qui passe son temps à dire : « J’aime pas X ! »). Le mélange des contraires se voit dans les décors nocturnes vides et tristes (le bassin de la Villette, un bar…) contrastant avec des intérieurs ostensiblement sophistiqués et irréalistes, comme les lofts de Jules et du mystérieux Gorodish (Richard Borhinger). Il faut une demi-heure pour digérer ce drôle de mélange qui n’est pas sans défauts. S’il y a quelque chose qui a un peu vieilli mais qu’on peut pardonner au film, c’est son dialogue parsemé de gimmicks, qui sonne artificiel. De même, les personnages ont peu d’épaisseur psychologique et pas de réelle dimension sociale. Cynthia Hawkins est l’artiste sublime et intransigeante, Jules un être innocent et idéaliste. Les autres sont plus accessoires (la juvénile et sexy Alba interprétée par Thuy An Luu) ou bien comme Gorodish ils cultivent le mystère.
Mélange de tons et d’intrigues qui n’annulent pas son impact narratif, Diva est une réactualisation originale du genre polar. Avec sa double histoire de cassettes compromettantes, il recycle un peu des films paranoïaques des années 70 (Pakula, De Palma) tout en s’autorisant des moments gratuits et flottants, comme lorsque Jules et Cynthia déambulent dans le Paris de la Concorde et des monuments historiques. On sent qu’il n’y a pas de message adressé aux spectateurs mais une invitation à la balade romantique et à la contemplation. Beineix avait envie d’essayer des choses, quitte à proposer un film très sinueux, il le dit en interview dans le DVD. Il se montre capable de de romance puis il démarre une course poursuite à mobylette dans les couloirs du métro, pour le fun. A contrario du polar de la décennie précédente, Diva rejette le propos politique et le social, dont il ne garde que quelques décors, pour privilégier la fantaisie et un désir d’esthétique zen, à distance du monde réel.
La production démontre un savoir-faire cinématographique évident : Vladimir Cosma à la musique, Philippe Rousselot à la photographie (plus tard chef opérateur de la Reine Margot, entre autres) mais Diva ne se résume pas à sa forme. D’après Beineix lui-même, c’est une allégorie sur le monde de l’art confronté à son devenir d’industrie. Pour illustrer ce propos, le récit prend la forme du conte. Jules fait un geste de vulgaire marchand et de voleur en captant et reproduisant contre son gré la voix de Cynthia. Il désacralise la beauté du monde et déchaîne sur lui une malédiction incarnée par les deux couples de truands. Cette malédiction s’incarne dans une seconde cassette qui contient un secret maléfique que les bandits doivent récupérer. Pour s’en sortir, Jules ne peut compter que sur un autre couple insolite, celui d’Alba la lolita et de Gorodish. On ne sait rien de ce dernier, à part qu’il manie l’art de beurrer les baguettes et qu’il fait des puzzles ! La résolution de l’intrigue passera par l’entremise de ce personnage zen, astucieux et esthète, permettant à Jules de sauver la beauté et la pureté de l’Art face au Mal.
Diva témoigne d’une belle liberté créative et son penchant esthétique « publicitaire » est beaucoup moins envahissant qu’attendu. Il y a des plans magnifiques et oniriques (le phare, le hangar) qu’on ne va pas reprocher à Beineix et à son chef opérateur - Ridley Scott en a fait toute sa vie... S’il y a un du kitsch, il est surpassé par l’esthétique de l’opéra, art qui perdure, à la fois sublime et populaire. La courte interview incluse dans le DVD témoigne d’une liberté âprement disputée, gagnée par un cinéaste ambitieux qui a beaucoup tenté. On constate qu’ensuite, à part 37°2 le matin, cette ambition foisonnante ait surtout produit des échecs critiques et commerciaux mais j’ai bien envie d’en voir un autre (La lune dans le caniveau avec Depardieu ?).