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Joker (Todd Phillips)

Les exagérations critiques concernant Joker, on les a connues ces dernières années pour de nombreux films. On nous a dit qu’Au-revoir là-haut était un chef-d’œuvre, que les Frères Sisters était un chef-d’œuvre, que La la land était un chef-d’œuvre, qu’Ad Astra en était sûrement un aussi. Chacun discutera des exemples pris ici mais il me paraît difficile d’en compter plus de 2 ou 3 dans une décennie de cinéma. Joker a en tout cas bénéficié d’une campagne marketing très favorable et d’un Lion d’or à la Mostra de Venise, qui ont créé de grandes attentes. Peut-on simplement dire que c’est un bon film, à la noirceur insolite pour un blockbuster et qu’il est servi par l’interprétation exceptionnelle de Joaquin Phoenix ? Je ne suis pas plus enthousiaste que ça parce que Todd Phillips, tout habile qu’il est, n’est pas Martin Scorsese et ça se voit. Mais ce n’est pas grave, les deux heures passent vite.

Todd Phillips, le rire, il connaît. Un certain rire hollywoodien, rire de jeunes mecs entre eux puisqu’on lui doit entre autres le pas très fin Retour à la fac (2003) avec Will Ferrell ou la série de films à succès Very Bad trip tournant autour du thème de l’enterrement de vie de garçon. Films sans prétention si ce n’est d’animer une soirée canapé-pizzas entre potes. Phillips s’est donc attelé au scénario avec Scott Silver pour faire le portrait d’Arthur Fleck, apprenti comique vivant avec sa mère à Gotham City et dont les frustrations accumulées vont donner le personnage monstrueux du Joker, futur ennemi de Batman.

Un rire suffoqué

La première séquence, dans laquelle Fleck est agressé par une bande de jeunes dit tout du statut de ce personnage dans la société. C’est un clown au sens propre et au sens de l’insulte : un type à qui on peut donner des baffes ou des coups de pied parce qu’on le trouve minable. Dans les décors inhumains d’une ville sale, pauvre où le ressentiment monte, il est un raté parmi les ratés. Chaque séquence est une illustration supplémentaire du caractère désespéré de cet homme. Il est névrosé et prend des médicaments pour rester sous contrôle. Il souffre d’un handicap étrange qui le fait éclater de rire dans les moments de stress. Ce rire incongru est l’invention la plus intéressante caractérisant ce personnage, très bien exploitée dans le film. C’est un rire suffoqué qui ressemble à un pleur. C’est surtout le signe d’un être humain incapable de partager des moments d’empathie avec d’autres. Non seulement il ne rit pas au bon moment mais il n’arrive jamais à faire rire ses congénères. Ses grimaces n’ont d’effet que sur de jeunes enfants. Dans un de ses rares moments de lucidité, la mère d’Arthur (Frances Conroy) s’étonne qu’il veuille devenir comique.

Peut-être que dans le milieu de la comédie, Todd Phillips a connu des gens comme Arthur Fleck, persuadés qu’ils peuvent faire rire les autres mais qui n’y arrivent jamais et deviennent sujets de moquerie. Faire rire les gens témoigne d’une forme d’empathie dont le futur Joker est complètement dépourvu. Que le Mal puisse naître d’un humain incapable de provoquer du rire et de la sympathie, c’est tout à fait compréhensible. Joker part d’un personnage bizarre et à force d’humiliations sociales en fait un psychopathe. Le rire innocent, enfantin de Fleck, s’est converti en ricanement cynique. Par l’intermédiaire de Murray Franklin (Robert de Niro), le monde des médias, moqueur et conformiste, lui fait comprendre qu’il est pour lui une nullité. Peut-être que dans le milieu de la comédie, Todd Phillips a aussi connu des gens comme Murray Franklin et qu’il n’a plus envie de rire. A part un moment assez drôle suivant une explosion de violence, on constate que pour un film mettant en scène des gens travaillant dans la comédie, il est complètement désespéré !

Toutes les facettes de Fleck

Il fallait un grand acteur pour que cet être pitoyable inspire de l’empathie plutôt que du dégoût. Joaquin Phoenix a la stature pour porter un personnage aussi chargé. Il assume sans faillir toutes les facettes de Fleck : son trouble, sa fragilité, son besoin d’amour, son ressentiment, sa violence. On lui doit la réussite de ce Joker plus qu’à Todd Phillips qui montre peu d’idées intéressantes de mise en scène. Gotham City ressemble au New York sale et abandonné de Taxi driver. Le béton et la grisaille dominent la photographie et toutes les séquences désespérées sont illustrées par la musique sinistre d’Hildur Guðnadóttir. La réalisation consiste ici en un surlignage appuyé de l’ambiance glauque de Gotham City. On sent que Phillips a besoin de ces artifices très premier degré (photo sombre et musique) pour maintenir le spectateur dans une atmosphère crasseuse. Heureusement pour nous, à partir du moment où le « héros » découvre la violence et la vérité sur lui-même, le film dépasse son glauque « plan-plan » pour devenir plus captivant.

Révolte populaire décrite sommairement

Fleck devient malgré lui le porte-voix d’une population échaudée par les frustrations sociales. Demeurant un personnage asocial, il est toutefois trop loin des hommes pour pouvoir guider leurs mauvais instincts. Sa colère vise Thomas Wayne (Brett Cullen), père de Bruce, futur Batman, candidat à la mairie de Gotham et ex-employeur de sa mère. Fleck se dit apolitique et on regrette que le réalisateur-scénariste n’ait pas pris le risque, à travers la mue en Joker, d’en faire le symptôme d’une montée incontrôlable du fascisme. La révolte populaire qui gronde dans Gotham est décrite de manière sommaire comme une haine anti-riches, dominée par l’envie de tout casser. Le Joker comme leader cynique d’une révolte nihiliste, cela aurait donné plus d’ambiguïté et d’authenticité à cette accumulation parfois pompière d’effets glauques.

Dans le cinéma américain, émerge de temps en temps un film de colère, disant le malaise du pays. On voit des gens ordinaires péter les plombs et s’abandonner à la violence, à des degrés divers. Taxi driver, La valse des pantins (grandes influences de Joker), Fight club, American history X, American beauty, Three billboards. Les deux premiers cités sont des chefs-d’œuvre, les autres des films à effets très efficaces et dans l’air du temps. Joker est de ceux-là et ce n’est pas une honte.

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