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Ma vidéothèque idéale : Raging Bull (Martin Scorsese)

Martin Scorsese ne voulait pas le réaliser malgré l’insistance de Robert de Niro. L’acteur de Taxi driver avait aimé la biographie du boxeur Jack LaMotta et comptait sur Scorsese pour en tourner l’adaptation. On sait que la vie personnelle du réalisateur était très chaotique à la fin des années 70 (drogue, dépression, maladie) et que l’insuccès de New York New York (1977) aggrava son état. Le scénario de Raging Bull connut plusieurs remaniements, notamment par Paul Schrader, déjà scénariste de Taxi driver, qui ajouta des éléments plus crus au personnage principal. Celui qui est aujourd’hui un réalisateur prestigieux et un grand passeur du patrimoine cinématographique, ressemblait à une rock-star déchue, minée par ses angoisses. Scorsese s’épuisa dans la réalisation de Raging Bull, n’en fut pas récompensé (bide au box-office américain) mais le film ne reflète aucunement les déraillements de son créateur. Le regarder aujourd’hui est un immense plaisir. Il y eut plus tard Les affranchis ou Casino mais celui-là, quel chef-d’œuvre !

C’est l’histoire d’une brute, d’un gros con. Le boxeur Jake LaMotta est une machine à coups de poings sur le ring, un type excessif et violent en dehors. Alors que le Rocky de Sylvester Stallone, quasi contemporain, met en valeur un héros positif, travailleur, un modèle d’américain modeste, Raging Bull déborde de négativité. Sorti en 1980, c’est un film des années 70, dépourvu d’intrigue édifiante mais rempli d’affects et de sincérité. Robert de Niro, qui a appris la boxe et s’est transformé physiquement, donne une vérité que peu d’acteurs savent mettre dans un rôle. Oui ce type, grand champion par ailleurs, est incapable d’aimer une femme sans la taper, rongé qu’il est par la jalousie et la paranoïa. Et pourtant, le spectateur se retrouve quasiment dans la position de Vickie (Cathie Moriarty), sa femme et de Joey (Joe Pesci), son frère, qui prennent soin de lui. La majorité des scènes du film racontent l’intimité du boxeur, en particulier sa relation conflictuelle avec Joey, brillamment joué par Pesci. Bien qu’elles soient dominées par la colère, elles créent un lien affectif entre LaMotta et le spectateur qui peut se retrouver dans ses failles. Au contraire de Rocky, Raging Bull ne délivre donc pas de discours sur l’Amérique, ne célèbre aucun héros, il fait le portrait trouble d’un être humain.

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La scène mythique, qui a connu tant de parodies, celle du « you fucked my wife » est au moins aussi intense que les scènes de boxe. Raging Bull est le mariage stupéfiant entre scènes intimes à la John Cassavetes, que Scorsese a toujours aimé, et le cinéma classique en noir et blanc. Il tient aussi bien de Marqué par la haine de Robert Wise (1956), biographie du boxeur Rocky Graziano que de Sur les quais (1954), chef d’œuvre d’Elia Kazan. Magnifié par l’interprétation Actor’s studio de De Niro, en cela digne successeur de Newman et Brando, il accentue la part sombre des héros populaires tout se montrant très virtuose. En effet, Raging Bull impressionne par sa capacité à fusionner l’intime (la vie de LaMotta) et le spectaculaire (la boxe), le tout dans une reconstitution impeccable.

La reconstitution du milieu italo-américain sonne juste, dans le jeu et le langage des acteurs, dans le décor. Scorsese connait parfaitement les intérieurs emplis de culture catholique et sait placer le crucifix au bon endroit. Il sait aussi reconstituer les spectacles des années 40, l’ambiance des cabarets et donne à voir par sa caméra mobile les bagarres, les œillades entre tablées, la frime des mafiosi. Autre part, il donne une tonalité heureuse et nostalgique au film. On pense aux ralentis et la photographie lumineuse magnifiant la blondeur et la sensualité de Vickie. On s’attarde avec tendresse et en gros plan sur ses mollets battant l’eau de la piscine. On voit ensuite l’insertion de photographies familiales heureuses entre les victoires du boxeur. Le travail de la caméra est d’une grande diversité. On accompagne Jake LaMotta vers le ring dans un somptueux plan-séquence. La violence des combats de boxe est accentuée par le montage cut, les ralentis, les cadrages en déséquilibre. L’impact des coups est démultiplié par les flashs photographiques et la bande son. Les corps sont ensanglantés et déformés par la violence. Les scènes de boxe sont des modèles de dynamisme et d’intensité mais le réalisateur tient à restituer les sentiments des combattants. Le regard de Sugar Ray Robinson, grand boxeur noir rival, révèle un malaise devant le caractère frustre et effrayant de LaMotta. 

Jake LaMotta n’est doué que pour ça, donner et recevoir des gnons. Scorsese nous montre le plaisir éprouvé par cet homme sur le ring alors que sa vie en dehors est une succession d’échecs et de ruptures lamentables. C’est un type autodestructeur, au tempérament aussi excessif qu’un artiste. Après le ring, Scorsese se plaît à le filmer sur scène et on s’aperçoit que ce personnage égocentrique n’est pas manchot devant un public. Mais il a une propension phénoménale à gâcher son talent et sa vie qui le laissera bien bas. Les rares moments de clairvoyance dans lesquels il réalise sa propre bêtise sont bouleversants. Certains y ont vu une forme d’autoportrait de la part de Scorsese, très mal en point à cette époque.

« Monsieur Scorsese, vous êtes un artiste. » aurait dit un ponte de la MGM après une projection organisée par le studio. Du Scorsese de la première époque, avant le retour en grâce progressif à la fin des années 80, je retiens ce film artiste que j’ai toujours préféré au très glauque Taxi Driver. Le new yorkais est devenu un réalisateur de référence pour de nombreux cinéphiles mais son cinéma a connu avec le temps une certaine boursouflure. Intégré au système hollywoodien, Marty raconte de grandes histoires. Son travail a perdu le côté Cassavetes, la modestie et la nervosité des scènes intimes. S’ils contiennent des moments d’anthologie, des films comme Gangs of New York, Shutter Island ou Silence n’ont pas la grâce et la fluidité de l’inoubliable Raging Bull

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