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Paterson (Jarmusch), portrait d'un chauffeur de bus en poète

Paterson de Jim Jarmush se meut tranquillement. Paterson (Adam Driver) se réveille enlacé à Laura, sa fiancée (Golshifteh Farahani) et commence sa journée de chauffeur de bus dans la ville de… Paterson (New Jersey). Lundi, mardi, mercredi… Les jours seraient identiques s’il n’y avait cette musique intérieure du personnage de Paterson, qui est poète. Adam Driver le joue réservé et peu charismatique. Mais est-il besoin de figurer un être flamboyant pour faire un poète ? Non nous répond Jarmush. Il suffit de le montrer immergé dans les détails du quotidien, dans les conversations, dans les paysages, dans les motifs qui se répètent et viennent à sa conscience. Le poète capte quelque chose dans quelque chose. Une boîte d’allumettes examinée au petit déjeuner le ramène au feu de ses sentiments pour sa bien-aimée.  Un mot de Laura qui a rêvé de jumeaux et les figures gémellaires se multiplient dans le quotidien. Pas besoin d’être un génie de la rime, à la Victor Hugo, pour être un poète. D’ailleurs Paterson n’aime pas rimer. Jarmush l’associe à la figure de William Carlos Williams, célèbre poète « local » privilégiant le prosaïque, qui a écrit un poème intitulé Paterson. Il le situe aussi du côté du haïku, poème simple basé sur l'observation du quotidien.

Comme un trajet d’autobus, monotone et propice à la rêverie

Quand Paterson a terminé sa journée, il part promener Marvin, le bouledogue de Laura et se retrouve à boire un verre chez Doc. Jarmush a choisi de décevoir les amateurs d’intrigue car il n’y en a pas. Son film se vit comme une chronique du temps qui passe, comme un trajet en autobus, monotone certes mais pas dénué de surprises.  La routine et la lenteur sont pleinement assumées car elles permettent de saisir des choses imperceptibles ou anodines a priori. Rien de tel que de transporter les gens et de se laisser transporter par eux. Vous prenez le bus pendant des jours sans qu’il arrive rien d’exceptionnel mais le moindre incident, la moindre conversation incongrue vous marqueront. Il peut d’ailleurs ne rien se passer mais vous avez  la possibilité de rêvasser. Le bus est parfait pour les poètes, qui ont le temps et la possibilité d'écouter. Les mots peuvent jaillir d'un trajet fixe, idéal pour rester dans ses pensées ou attraper celles des autres. Si on excepte le métro new-yorkais, il n’est pas si courant dans un film américain de donner une telle importance à un transport en commun destiné aux pauvres, aux enfants ou aux personnes âgées. Un moyen de se déplacer qui ne fait pas partie de l’American way of life, plutôt réservé aux losers. Mais ces perdants, ces gens ordinaires ont une histoire, un patrimoine, celui modeste mais pas anodin d'une petite ville américaine. Par l’intermédiaire de son chauffeur homonyme, Jarmush revient aussi au passé de cette ville de Paterson. Le film se saisit de William Carlos Williams et puis d’autres figures évoquées dans les conversations: Lou Costello du duo comique Abbott et Costello, l’anarchiste Gaetano Bresci, le boxeur noir Hurricane Carter. Des figures populaires, révoltées ou oubliés de l'histoire américaine, qui existent encore pour quelques personnes, comme ces étudiants se disant les seuls anarchistes de la ville. A travers Paterson, être sensible à l’immatériel et réfractaire au présent (les smartphones), Jarmusch se fait subtilement politique en s'attachant à des choses devenues invisibles dans son pays et qui semblent lui tenir à cœur.

Trio de Paterson, Marvin et Laura

L’aspect le plus déroutant de Paterson réside dans la description du trio de Paterson, Marvin et Laura. Rôle difficile pour Golshifteh Farahani contrainte de jouer la nunuche pétillante. Son personnage de créative obsédée par les cupcakes et le noir et blanc est attachant mais parfois à la limite du ridicule. Connectée, voulant percer dans la pâtisserie et dans la country, elle ne partage pas beaucoup d’aspirations avec son compagnon. Il y a dans ce couple aimant quelque chose de bancal symbolisé par Marvin auquel Paterson d’habitude si taiseux dit « I don’t like you Marvin ! » Marvin représente ce qui empêche Paterson d’être complètement heureux, un rival que ne semble pas percevoir Laura pour son fiancé. Excellente idée que ce bouledogue qui introduit du comique et de la complication dans le quotidien du couple. Il ne le dira à aucun moment mais malgré l’amour et la beauté de sa fiancée, son visage révèle une gêne. Par ces effets de décalage entre les personnages, il se crée dans le film une attente de quelque chose de triste, qui reste en suspens. Paterson a une manière légère, frémissante, d’exprimer la mélancolie, c’est sa plus belle qualité.

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