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Les rayons et les ombres (Xavier Giannoli)

Après avoir vu ce film, je me suis demandé quelles étaient les directives que Xavier Giannoli avait pu donner à Jean Dujardin afin d’interpréter Jean Luchaire, patron de presse collaborationniste fusillé pendant l’Epuration. Même si Dujardin n’est plus depuis longtemps un pur acteur de comédie, déployant imbécillité et énergie comique, je l’ai trouvé étonnamment éteint, indifférent et résigné dans sa façon d’incarner Luchaire. Il m’a paru au diapason du film, notamment sa première moitié dans laquelle la photographie entre beige et gris donne un teint vitreux et triste aux personnages. C’est sa fille Corinne (Nastya Golubeva Carax) qui raconte leur histoire, depuis les rassemblements de militants pacifistes des années 20 jusqu’à la fuite à Sigmaringen mais Luchaire-Dujardin semble traverser cette époque tragique avec indifférence et cynisme, sans qu’on le voie tiraillé par sa conscience, habité par le doute ou éventuellement transformé par le fanatisme. Son jeu et son visage demeurent lointains et énigmatiques, sauf quand on s’en prend à sa fille.

Les rayons et les ombres n’est pas le portrait des collabos en général, encore moins du régime de Vichy, mais celui d’un collabo en particulier, un homme ayant appartenu à la gauche et à la LICA (Ligue internationale contre l'antisémitisme) et qui a tout renié de ses convictions passées pendant l’occupation allemande. Plutôt que de nous donner un accès romancé à une conscience troublée et malade, Giannoli procède à un inventaire ordonné des raisons qui l’ont poussé à collaborer avec les Allemands : son amitié profonde avec Otto Abetz (August Diehl), social-démocrate devenu ambassadeur nazi, sa vanité de patron de presse ou d’éditorialiste qui aime bien « éclairer » les gens, son goût exacerbé de l’argent et du luxe, peut-être le choc de la défaite de juin 40. Il le dépeint non comme un fanatique à la Joseph Darnand (chef de la Milice Française) mais comme une sorte de modéré intéressé et sans convictions, prêt à se vendre ou à rendre « des petits services » pour faire tourner ses affaires. Jamais on ne le voit dénoncer des gens (juifs, résistants) mais plusieurs scènes le montrent distant face à des individus qui affirment des convictions fortes en faveur de la résistance ou d’une plus franche collaboration avec les nazis.

Le portrait résonne politiquement, surtout aujourd’hui. J’ai l’impression qu’en la personne de Luchaire Giannoli a voulu dénoncer ces irresponsables que l’historien Johann Chapoutot décrit dans son essai du même nom. Le portrait fait de Luchaire est celui d’un centriste, d’un soi-disant modéré qui souhaite parler avec tout le monde y compris les nazis, de manière raisonnable, pour que ses affaires continuent et qui pour cela sera toujours prêt à ne rien voir, à ne rien tenter qui puisse bousculer son train de vie et sa position sociale. C’est un indifférent, un lâche et un profiteur et même si le personnage, parfois sympathique, n’est pas décrit comme un salaud ou un sadique, le spectateur est atterré notamment quand il s’humilie devant Louis-Ferdinand Céline, qui l’accuse de s’être « enjuivé ». Luchaire est donc cet homme cupide, compromis et corrompu que même les lois antijuives ne semblent pas réveiller. Après quelques lectures, on apprend que le portrait n’est pas tout à fait exact puisque le film omet de dire qu’il était ami avec les chefs de la gestapo française, Pierre Bonny et Henri Lafont et qu’il leur rendait des services. Mais Giannoli avait sans doute besoin d’un Luchaire un peu modéré pour fustiger ces représentants de « l’extrême-centre » qui à force de renoncements font le lit de l’extrême-droite comme on l’entend très souvent aujourd’hui.

Il y a bien sûr l’argument de la tuberculose, maladie qui empoisonne lentement ses poumons et dont on pourrait dire que c’est une allégorie de la faiblesse et de la corruption morale du personnage. Mais on attrape une maladie, on ne la crée pas en soi et donc l’allégorie a ses limites. Passif, Luchaire aurait-il attrapé le virus de la collaboration malgré lui ? En tout cas cette maladie infectieuse, métaphore de son pourrissement intérieur, il la transmet à sa fille Corinne. La mécanique de la corruption qui perd les individus, c’est visiblement quelque chose qui fascine Xavier Giannoli. Son film précédent était Illusions perdues d’après Balzac où Rubempré se perdait lui-même dans la spirale de la vanité et du luxe.

Dans ce film de 3H20 qui se déploie avec efficacité et une belle reconstitution d’époque, la voix de narratrice de Nastya-Corinne a quelque chose de languissant et de dévitalisé. A l’image de son père qui avait tout pour être une conscience en résistance (la stature de patron de presse, le passé politique, la culture), cette belle jeune femme aurait pu être une star de cinéma mais la tuberculose et la guerre ont pourri sa destinée en même temps que son corps. Elle est dépeinte comme une victime qui n’a rien vu et qui a subi les événements sans les comprendre. Ses lignes de dialogues sont pleines de tournures passives (« on avait été entraînés » etc.) et ont souvent pour effet d’apporter une forme d’autojustification à leur vie sous la collaboration. Comme tous les Français à l’époque, ils ne savaient pas, ils n’avaient pas vu etc. Je dois dire que cette voix exprimant la passivité qui se superpose aux actions de son père a eu tendance à alourdir le film, à l’engluer dans un sentiment de défaite et de décadence triste qu’on oublie en baisant, en dépensant, en faisant la fête. Cette blonde un peu froide aurait pu être décrite comme un astre animé par le goût de la vie mais même dans les moments d’hédonisme, les orgies avec les actrices et les Comtesses de la Collaboration, Giannoli filme rapidement et sans donner beaucoup d’ampleur aux moments de plaisir. Si Les rayons et les ombres se regarde sans ennui du tout, avec une réelle curiosité, en apprenant des choses sur la presse de l’époque, il ne parvient pas à dégager cette énergie mortifère qu’on prête aux sociétés décadentes et qui par exemple imprègne Ludwig ou L’innocente de Visconti.

Personnage que le réalisateur semble vouloir sauver, Corinne Luchaire représente pour le cinéaste une forme d’innocence sacrifiée. Pour paraphraser le titre du célèbre documentaire de Marcel Ophüls, on éprouve du chagrin et de la pitié pour elle. Elle est trahie par son corps souffrant, souillée par les racontars qui la décrivent en maîtresse d’Abetz, comme le sont ces starlettes de téléréalité assaillie aujourd’hui par la presse people et les trolls des réseaux sociaux. A travers elle et son père, Giannoli aura réussi à décrire deux trajectoires exceptionnelles dans des temps troublés, sans vraiment nous faire comprendre les racines profondes du système de la collaboration et de la France de Vichy. Les rayons et les ombres n’est donc pas un brûlot susceptible d’alimenter de grandes polémiques nationales sur la mémoire de l’époque mais un récit classique, bien mené, bien reconstitué sur deux individus condamnés par une société corrompue.

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