John Huston
Pillion (Harry Lighton)
Ce premier long métrage du britannique Harry Lighton se démarque de l’ordinaire par une collision audacieuse de registres, ce qui en fait un des films les plus stimulants de cette entame d’année 2026. Pour résumer, le récit se situe à l’intersection de la romance et de l’exploration minutieuse des rites du BDSM (Bondage et Discipline, Domination et Soumission, Mado-masochisme). Tout un programme ! Aussi étonnant que cela paraisse, Pillion produit de l’émotion en faisant un grand écart entre tendresse, relation de domination et sexe hardcore (le film est à juste titre interdit aux moins de 16 ans).
Le scénario est assez malin pour susciter l’identification du spectateur hétéro ou homo au personnage de Colin (Harry Melling). Avec ses grandes oreilles et son long nez, Harry Melling n’est pas d’une grande beauté. Mais avec ses expressions naïves, ses yeux ronds, l’acteur nous fait sentir la gentillesse et la timidité d’un personnage fleur bleue. Colin est un type d’homme ordinaire qu’on peut croiser dans la vie de tous les jours, qui fait un boulot ordinaire (il met des PV) et dont on ne devine pas la vie sexuelle. Bien que ce ne soit pas le cas de toutes les familles « normales », son père et sa mère sont suffisamment tolérants et aimants pour essayer de lui trouver un petit copain. Colin reste le rejeton d’un modèle d’existence standard, celui de la petite classe moyenne, où on cherche à se caser, à se mettre en couple pour longtemps avec l’être cher.
L’arrivée du très beau et énigmatique Ray, incarné avec réserve par Alexander Skarsgård, brise la routine sentimentale peu satisfaisante de Colin. Avec une pointe de fétichisme bien dosée, Lighton filme Ray dans sa beauté froide de motard harnaché de cuir, fantasme homoérotique rappelant les dessins de Tom of Finland. La fascination passe par le regard de Colin qui accepte vite un contrat tacite de soumission. Ray tolère de fréquenter Colin dans la mesure où ce dernier se plie à ses ordres : faire les courses, la cuisine, pratiquer le sexe sur demande et surtout ne pas se vautrer dans le sentimentalisme. En dépit du contexte BDSM qui flirte avec les limites de l’acceptable, Lighton, également scénariste du film, se refuse à tout jugement moral ou regard tragique sur les deux hommes qu’il filme. Il ne se place pas dans la position du Friedkin de La chasse filmant un milieu de pervers. Une partie de Pillion est même une évocation amusée, légère d’une communauté de motards gays et tatoués qui pratiquent les jeux sexuels de la domination et de la soumission en milieu champêtre. La séquence du pique-nique donne la tonalité originale du film, avec son mélange de sentimentalisme et de crudité extrême.
On peut dire qu’avec Ray, Colin a quitté les marges déprimantes du monde hétérosexuel pour une autre famille, un autre style de vie dont il n’a pas honte puisqu’elle le transforme physiquement. Mais Pillion a ceci d’habile que tout ce qui est capté du milieu gay BDSM n’est pas si différent de la vie d’un couple de tous les jours. Certes il y a les rites et les règles froides de la domination / soumission, il y a l’intensité sexuelle mais en y regardant bien, la relation transgressive et dissymétrique entre Ray et Colin peut être aussi prosaïque et caricaturale que celle d’un couple hétérosexuel. Après tout, il faut bien qu’il y en ait un qui fasse les courses et la cuisine et ce sera d’autant mieux accepté si en échange il y a le plaisir sexuel et la satisfaction d’être avec quelqu’un de beau. L’amour, la vie à deux, cela peut-être à la fois ce contrat d’échange froid et égoïste mais aussi cet abandon réciproque dans l’autre, ce moment de partage. Après l’intensité peuvent vite arriver la frustration ou la jalousie. Le scénario joue constamment de cette dialectique du contrat et du sentiment, du fantasme et du banal.
Evidemment, aussi cru soit-il par moment, Pillion est une comédie romantique et Lighton en donne sa définition : aimer c’est regarder l’autre comme son égal. Dans la première scène du pub, Colin aperçoit puis regarde Ray mais le motard ne le regarde pas. Lighton maintient l’intérêt du spectateur en jouant sur l’attente : quand est-ce que Ray va regarder Colin? Quand est-ce que Colin va passer pour Ray d’objet soumis à être humain susceptible d’être aimé ? Lighton joue très bien des contrastes entre ses deux acteurs : face à un Harry Melling expressif et transi, Alexander Skarsgård est tout en retenue forcenée, jusqu’à un certain point. On attend qu’il exprime ses sentiments mais on ne sait rien de lui. Pour Colin comme pour le spectateur, c’est un magnifique biker aux allures de viking, qui restera en partie du côté du fantasme et du souvenir ému.
Ray aura été l’objet d’une cristallisation amoureuse qui a donné un sens à la vie de son amoureux. La fin du film est pleine d’espoir pour Colin initié au véritable amour : désormais tout est possible pour lui.