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La mule (Clint Eastwood)

Les années passent et Clint Eastwood est toujours là. On ne l’avait plus vu à incarner un personnage depuis Gran Torino. On se souvient aussi de son discours embarrassant, devant une chaise vide, à la Convention Républicaine de 2012. Soutenant le candidat Mitt Romney, il s’était fourvoyé dans une adresse confuse à Obama. Certains avaient pensé alors que la vieillesse de Clint était un naufrage. Sa filmographie récente jusqu’à son dernier, La mule, montre que l’âge n’est pas un problème pour lui. Certes ce film n’est pas un sommet comme ont pu l’être Million Dollar baby ou L’échange mais un bon divertissement dans lequel le vénérable a encore des choses profondes à dire.

Le parcours d’Earl Stone est tiré de l’histoire vraie de Leo Sharp. Cet ancien horticulteur, vétéran de la guerre de Corée, est devenu convoyeur de drogue pour un cartel mexicain. Ce point de départ original donne lieu à un suspense honnête dans lequel Bradley Cooper et Lawrence Fishburne assurent sobrement des rôles de flics. La forme est de plus lumineuse et classique, comme souvent chez Eastwood. Mais c’est avant tout le portrait très ambigu d’un vieil homme, d’un américain de cette génération, qui est intéressant. A 88 ans, la star a sans doute trouvé dans cette histoire l’occasion de faire en filigrane le bilan de sa propre vie.

Echanger présent contre passé

L’entame nous montre un homme dévoué aux fleurs et s’épanouissant dans des concours d’horticulture. Les premiers plans sur les créations florales d’Earl Stone sont la réminiscence d’un âge d’or : il travaille à sa passion et s’en trouve récompensé. C’est (c’était ?) un peu cela l’Amérique : l’effort paie. Cela aurait pu durer une éternité, jusqu’à la mort de ce type qui ne pense qu’à lui. Mais un flash-forward soudain laisse passer quinze ans et une banqueroute annoncée. Earl a perdu sa propriété. Convoyer de la drogue est le seul moyen qui lui reste pour vivre et récupérer son bien. Gagner de l’argent pour racheter son jardin, c’est aussi gagner contre le temps qui passe, c’est échanger ce présent pénible contre le passé, qui était meilleur. Pour Earl, c’est d’autant plus un déchirement d’évoluer dans le monde présent, du temps accéléré et de l’Internet, qu’il a laissé filer les années et délaissé sa famille.

Plus que de rédemption, La mule parle de rachat. On peut se racheter à 88 ans mais on ne peut certainement pas changer. Earl est un jouisseur et un égoïste. Un type pas très attachant en fait. Il n’a pas mauvaise conscience à convoyer de la drogue pour un cartel. Il a besoin d’argent pour payer le respect et l’affection des siens. Peut-être que la star de cinéma s’est retrouvée dans ce portrait d’un homme qui n’a pas le temps pour les  autres et qui a passé des pactes pour réussir, non pas avec des cartels de drogue mais avec des grands studios de cinéma ! Earl s’en rend compte progressivement : travailler pour les narcotrafiquants c’est vendre son âme au diable. Il doit passer par cet enfer-là pour racheter ses péchés.

Clint / Earl assume tout…

Eastwood pouvait difficilement nous faire pleurnicher sur Earl, on ne l’a pas forcé à travailler pour des criminels ! Le pacte a été signé, sans résiliation possible. Earl assume sa personnalité et ses mauvais penchants, ce qui donne quelques ruptures de ton et scènes assez drôles et invraisemblables, notamment au Mexique. On y croit parce qu’à l’égal de son personnage, le vieux Clint semble nous dire qu’il se fout du regard des autres et qu’il assume tout ce qu’il est. Têtu… comme une mule ! Républicain et conservateur certes, individualiste forcené aussi et sans doute misanthrope mais certainement pas un bigot ou un affreux raciste malgré les mots qu’il emploie. Il assume juste d’être un homme du passé. Dans les quelques scènes où Earl est confronté au monde d’aujourd’hui, plutôt que de jouer le vieil aigri, il préfère se montrer amusé, comme un étranger dans son propre pays. Au fond, Earl est plus heureux à cultiver son jardin ou à conduire sa voiture en écoutant des vieilles rengaines,  qu’à se coltiner ses contemporains.

La mule est aussi un road-movie dans lequel Eastwood montre à la fois la beauté de son pays et les tensions qui l’agitent. Le racisme, l’homophobie ou la violence policière inspirent de brefs épisodes du film. L’Amérique est double et c’est comme ça. On peut s’arrêter dans une bourgade, manger le meilleur sandwich au porc de la région tout en subissant le racisme débridé de gens ordinaires. Les périples d’Earl montrent la permanence des vices et des aspirations humaines. Ils se transmettent à chaque nouvelle génération. Le flic Bates (Cooper) ou le narco Julio (Ignacio Serricchio) symbolisent deux fils qui auraient pris des chemins différents. Nick Schenk, scénariste de Gran Torino, de Narcos et de ce film, semble attaché comme Eastwood aux ambivalences morales de l’être humain.

Sans être exceptionnel, le versant thriller de La mule est honorable. Le film sonne en revanche tout à fait juste et touchant en portrait psychologique d’un vieil homme plein de paradoxes.

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