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A beautiful day (Lynne Ramsay)

Voilà un film qui ne peut pas faire consensus. A beautiful day (You were never really here) allie sophistication visuelle et sonore, violence barbare et intrigue simplissime. Le scénario de Lynne Ramsay tient sur un ticket de métro : c’est l’histoire de Joe (Joaquin Phoenix), vétéran du Golfe vivant chez sa mère, qui sauve des adolescentes des griffes de pédophiles. Il les sauve à coups de marteau dans la tronche des pervers. Là, il doit ramener Nina (Ekaterina Samsonov), fille fugueuse du sénateur Votto (Alex Manette). Le festival de Cannes a récompensé le scénario, il aurait été plus pertinent de lui donner le prix de la mise en scène.

Dialogue avec Taxi driver ?

Sur l’affiche du film de 2017, la référence à Taxi Driver de Martin Scorsese n’est pas qu’un slogan marketing, même si la réalisatrice s’en est défendu en interview. Un type seul, vétéran d’une guerre, sillonne une ville inhumaine et sauve du Mal une innocente. 40 ans après, Nina remplace Iris. Dans ses motifs scénaristiques, le film dialogue avec le classique de 1976. La ville que traverse Joe de nuit est le même foyer de vices que celle sillonnée par Travis Bickle. A travers les yeux de Bickle, New York est une ville glauque et misérable. A travers ceux de Joe, la ville est un peu plus propre mais contaminée aussi par le Mal (la pédophilie, la corruption). On pourrait aussi exhumer comme référence Hardcore de Paul Schrader (scénariste de Taxi Driver !) film de 1979 dans lequel un patriarche puritain du Midwest recherche sa fille fugueuse dans le milieu du porno californien. Motif récurrent en des temps réactionnaires d’une innocence souillée par la corruption généralisée.

Scorsese dessinait  un personnage perturbé aux traumatismes implicites. Son histoire s’inscrivait dans un cadre urbain réaliste et sordide. Moins attachée à donner un ancrage réaliste, Lynne Ramsay ouvre tout grand la psyché torturée de Joe. Nous ne sommes plus à proprement parlé dans le réel mais dans une psychose. De son enfance reviennent des images d’un traumatisme originel, de son passé militaire des souvenirs d’exactions. L’écossaise multiplie les gros plans sur le corps couturé et le visage hagard de son personnage, revivant ses souffrances par flashbacks incessants. Le titre You were never really here s’interprète à la fois comme un reproche à quelqu’un qui ne vous a pas protégé (la mère de Joe ?), voire comme constat personnel de Joe sur son impossibilité à être au monde. Enflé à 120 kilos, Joaquin Phoenix prête au film son corps de nounours névrotique. Les yeux vides, il joue comme un grizzly devant un marteau (et non pas comme une poule devant un couteau).

Conte névrotique

La réalisatrice se livre à un exercice formel dans lequel le monde intérieur du tueur se confond avec le monde extérieur. Lynne Ramsay filme la paranoïa à son paroxysme : l’univers est synonyme d’agression pour Joe. Quiconque souhaiterait voir un thriller réaliste sera frustré, voire outré par le simplisme des situations. Absolument pas vraisemblable comme récit à suspense, son film se regarde comme un conte atmosphérique dans lequel un homme en morceaux surmonte par la violence son traumatisme d’enfance. Adoptant le point de vue de Joe, jouant d’un montage éclaté, Lynne Ramsay assemble des fragments de séquences s’enchaînant comme dans un cauchemar éveillé. Le spectateur se demande s’il voit quelque chose de réel ou bien le délire intégral d’un homme traumatisé. Il y a très peu de dialogues et la musique hypnotique de Jonny Greenwood, guitariste de Radiohead, accentue le sentiment de déréalisation et d’hostilité autour de Joe. La musique et les bruits amplifiés forment un maelstrom de sons envahissant sa conscience. Les images sont celles d’un trip de drogue déformant le réel – le taximan parle mais Joe ne l’entend pas. A travers la vitre du taxi, le paysage urbain est liquide. Dans l’hôtel où il récupère Nina, son intrusion est filmée par l’œil impersonnel de la caméra de surveillance. Cette séquence anti-spectaculaire, qui devait être un pic dramatique, semble se dérouler en dehors de lui.

Le Mal qu’il affronte est sans cesse repoussé hors-champ : on voit à peine les visages de ceux qui lui en veulent. Il est à la fois partout et nulle part. Tout est irrémédiablement pourri. « It’s a beautiful day », comme le titre d’une chanson, parole enfantine, innocente, déchirant le voile d’un monde hostile et corrompu. Le film s’achève sur le regard lumineux de Nina. Peut-être faut-il chercher le sens de tout ceci dans les motifs de l’enfance. Le lit rose de Nina. Les bonbons. Les chansons fredonnées. Souvenirs d'une enfance détruite par les adultes. Le propos est moins clair que dans son film précédent, le fascinant We need to talk about Kevin, conte sur les rapports entre une mère et son fils monstrueux. Lynne Ramsay nous aura à ce point immergés dans son trip visuel maniéré et hypnotique qu’il est difficile d’en dégager un propos réellement élaboré.

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