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L'Être aimé (Rodrigo Sorogoyen)

Le cinéma justifie-t-il tout ? Est-ce qu’un cinéaste célèbre a tous les droits y compris celui de faire du mal aux autres du moment qu’il crée une œuvre d’art essentielle ? Rodrigo Sorogoyen a 44 ans et fait sans doute partie d’une génération qui se pose un peu plus cette question que les générations précédentes. Après me-too, les scandales avérés, quelques condamnations aussi, le milieu du cinéma réfléchit sur ses pratiques et sur les limites morales qu’il met ou non à ses créateurs. Esteban Martinez, réalisateur espagnol consacré par Hollywood, est l’archétype de la figure sacralisée, celle de l’auteur européen masculin (pour l’essentiel), charismatique, roublard, autoritaire. On le voit commenter pour une édition DVD un de ses premiers films, Siroco, dont l’esprit transgressif lui vaut le respect des nouvelles générations, mais dont on comprend que le tournage a dépassé des limites acceptables de violence pour les acteurs. Javier Bardem prête à Martinez sa présence massive, à la fois tendre et violente. La figure du réalisateur de cinéma qui dirige son film et son équipe de tournage comme une famille se confond avec la figure d’un père omnipotent et manipulateur qui mélange le travail et les sentiments.

L’être aimé est en même temps une affaire de cinéma, une réflexion sur ses limites et l’histoire d’une relation père-fille. Le film commence par des retrouvailles entre Estéban et sa fille Emilia Vera (Victoria Luengo) qu’il n’a pas vu depuis ses 13 ans. Ils se rencontrent dans un restaurant gastronomique et le jeu des champs-contrechamps dans la lumière tamisée nous fait croire à la renaissance d’une relation rompue. Le dialogue est allongé à dessein, tantôt chaleureux, tantôt méfiant, la relation est difficile à retisser du fait des blessures de la séparation. Mais le scénario nous fait entrevoir une réconciliation par la médiation du cinéma : Emilia est actrice et Esteban lui propose ce dont toute actrice rêve, tenir un premier rôle majeur dans son prochain film Désert, film dont l’histoire se déroule pendant la colonisation espagnole du Maroc. Après réflexion, le cadeau de cette production prestigieuse semble sincère et incommensurable. Un père désireux de renouer avec sa fille, doublé d’un cinéaste reconnu lui fait le don d’un tournage exigeant et plein de promesses. Emilia retrouvera son père qui s’est amendé, bénéficiera de son expérience de direction d’acteurs et de sa bienveillance. Estéban fixe lui-même le cadre des retrouvailles avec sa fille et tout est censé se passer comme il le souhaite, dans la continuation de son œuvre et dans la rédemption du passé incarnée par sa fille.

Cette mise en scène de la réconciliation par et dans le cinéma, c’était déjà ce que racontait Valeur Sentimentale de Joachim Trier. Un père manipulateur et égoïste, Gustav Borg (Stellan Skarsgård), réalisateur reconnu, écrit un rôle pour sa fille Nora (Renate Reinsve) traumatisée par le passé. Mais le film de Trier m’avait paru très prévisible dans son déroulement, aboutissant au sauvetage de la fille par un père qui avait évidemment ses raisons. Esteban est le cousin hispanique de Gustav, bardé comme lui de justifications pour avoir été un géniteur absent et violent. Mais l’Être aimé propose un scénario plus retors et moins déséquilibré entre le père et la fille que Valeur sentimentale. Il y a quelque chose de lucide qui résiste chez Emilia et qui refuse de céder aux manipulations opérées par Esteban, surtout quand il joue la corde de la transmission et de la ressemblance. A la puissance de Bardem s’oppose le sang-froid et la sensibilité blessée incarnée par Victoria Luengo. Sorogoyen filme avec attention leurs regards et leurs dialogues qui oscillent entre rapprochements et éloignements. Il plonge le spectateur dans un continuum d’émotions qui deviennent indistinctes entre tournage, coulisses et moments off. Les frustrations et attentes de chacun nourrissent le tournage de Désert, le film à prestige d’Estéban. Sorogoyen s’amuse même à passer au noir et blanc, à des cadrages esthétiques illustrant la confusion entre cinéma et vie. Ce sont des artifices faciles qui montrent efficacement la confusion permanente qui nourrit la psychologie d’Esteban. Le cinéma aura justifié sa vie même dans ce qu’il a fait de pire, ce que sa fille ne peut accepter

Le cinéaste veut rester le maître de ses jugements, de ses proches et de son œuvre. Il y a une séquence de tournage que je ne dévoilerai pas, à la fois longue et drôle, qui fait voler en éclat ce besoin de maîtrise absolue. Elle le révèle en réalisateur tyrannique et coutumier d’abus de pouvoirs. Une scène de tournage à priori facile qui le transforme en tyran mesquin. Lui-même réalisateur, Sorogoyen fait un geste peu commun : il accepte de critiquer la position de pouvoir exorbitante qu’un cinéaste peut avoir sur ses collaborateurs. A la question du cinéma pouvant tout justifier à condition de faire des chefs-d’œuvre, il répond que non. Même si le dernier plan de Désert produit de la magie, avec son côté « Godard sur une musique de George Delerue », l’essentiel est ailleurs. Emilia aura lutté et souffert pour faire comprendre à Estéban que tout comme un réalisateur un père n’a pas tous les droits, qu’il devrait même demander pardon pour le mal qu’il a fait. A la fin du film, point de festival de Cannes ou de moments de gloire permettant de passer l’éponge sur le passé, on voit la jeune femme revenir à une vie saine, quotidienne, normale… loin du cinéma.

Encore un film qui nous parle des relations parent-enfant sur fond de milieu artiste et bourgeois ! Ce n’est pas nouveau, souvenez-vous de Sonate d’automne de Bergman. Quelles que soient les époques, les enfants veulent toujours faire avouer à leurs parents qu’ils ont mal fait ou fait du mal. En grande partie grâce à la justesse de Victoria Luengo et de Javier Bardem, l’être aimé est un film captivant qui réussit à parler de cinéma et de relation père-fille sans sacrifier l’un à l’autre.

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