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Parasite (Bong Joon-ho)

La dernière Palme d’or est une comédie ! La catégorie « comédie » rassemble tellement de films médiocres aujourd’hui qu’on en oublie qu’il peut y en avoir de très bonnes. Or Parasite en est un exemple brillant, disons-le tout de suite. On dit toujours que Bong Joon-ho jongle avec maestria avec différents genres mais la plupart de ses films ont une tonalité comique prononcée. Que ce soit Memories of murder, Mother ou The host, on se retrouve sans cesse en face de personnages qu’on aurait du mal à qualifier de héros. S’il décrit les tares de ses contemporains, il ne les accable pas de mépris ou de cynisme. Qu’ils soient pauvres ou riches, victimes ou coupables, ils sont d’abord des humains piégés par un jeu social impitoyable. Ce réalisateur n’a pas peur de souligner par le rire le ridicule ou la cruauté de la société coréenne. Bong Joon-ho dit aimer Chabrol mais il me fait beaucoup penser aux cinéastes italiens des années 60-70, les Risi, Monicelli ou Scola. Parasite et son récit d’une famille pauvre qui « parasite » une famille riche, ce serait une rencontre bouillonnante et tragicomique entre la Cérémonie de Chabrol, The servant de Losey, Théorème de Pasolini et Affreux, sales et méchants de Scola.

Rapports de classe théâtralisés

Les membres de la famille de Ki-taek (excellent Kang-ho Song), vivant dans un sous-sol crasseux, saisissent l’opportunité de s’introduire comme employés domestiques dans la famille Park. La première partie du récit met en scène la colonisation rampante d’une famille par une autre. La métaphore du parasite est cruelle mais elle décrit avec justesse le besoin de sortir de son terrier et de coloniser une source de nourriture pour survivre. Cette histoire métaphorique pourrait être un conte cruel dans lequel les rôles sociaux vont s’inverser mais le scénario garde un semblant de vraisemblance dans les rapports entre classes. On n’assiste pas à un jeu de massacre facile mais à un portrait corrosif des rapports de classe dans la société coréenne.

Pour cela, le réalisateur a beaucoup théâtralisé son film dont la majorité de l’action se passe dans la splendide maison des Park. Cette maison est une métaphore du pays : elle a été construite dans un style moderniste et cosmopolite, elle est équipée de gadgets technologiques (capteurs), elle laisse les étages supérieurs aux possédants, les inférieurs aux domestiques. Le décor a beau être moderne, les rapports sont teintés d’archaïsme : la séparation entre classes se joue sur le langage et l’odeur. Les multiples pièces et niveaux de la maison permettent à Bong de donner un espace à chaque interaction et à chacun des nombreux personnages. Entre domestiques et propriétaires, les dialogues et les situations, souvent très drôles, font ressortir les tares de chaque classe. Pour les riches : snobisme (l’emploi de l’anglais), fascination risible pour la modernité et les concepts pseudo-intellectuels, fausse bienveillance. Pour les pauvres : obséquiosité et propension à la tricherie. Il n’est pas dit que les pauvres soient par essence des tricheurs et les riches des salauds. Il est ici question de distinction sociale et d’habitus, résultats de positions dans la société. Chung-sook (Hye-jin Jang) parle même de la richesse comme d’un fer à repasser, qui enlève les plis et rend les gens de cette classe plus gentils, moins violents en apparence. Cela dit, les deux classes sont déconnectées, elles ne vivent pas du tout la même réalité, on s’en rend compte dans le portrait de Mme Park (Yeo-jeong Jo), personnalité gentille et « perchée ». En effet, les riches ont le luxe de se perdre dans des considérations intellectuelles oiseuses, les pauvres sont rattrapés par des soucis matériels concrets.

S’extraire de la merde

Il n’empêche que le constat social est explosif et donne aux images du film une grande puissance métaphorique. Une fois que la maison des Park est colonisée, les pauvres continuent à l’être. Ils finissent par s’en rendre compte. L’orage gronde et les eaux d’égout qui inondent les rues symbolisent la colère et le ressentiment populaire. Ils voulaient s’extraire de la merde, elle les envahit. Si Bong Joon-ho révèle les fractures, il ne semble pas avoir de recettes pour les guérir. Le salut se fait par les liens de famille ou la volonté individuelle mais il ne voit pas plus que cela. Il n’est pas marxiste comme l’étaient la plupart des grands réalisateurs italiens et fait montre, on peut lui reprocher, d’une certaine résignation. Sans doute est-il difficile de l’être, quand le voisin immédiat est un double de soi mais en version communiste totalitaire.

Alors que son précédent film Mother était très virtuose et courait plusieurs registres (trop?) à la fois (comédie, thriller, tragédie), Parasite et son dispositif théâtral livre une version plus cadrée et écrite du cinéma de Bong Joon-ho. Cette tragicomédie brillante, point d’orgue d’une œuvre qui en compte de beaux (Memories of murder !) est un régal.

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