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90’s (Jonah Hill)

Quand je recherche dans mes souvenirs de cinéma le thème des ados skaters, c’est tout de suite Larry Clark qui vient. Je retiens Gus Van Sant et son Paranoid park (2007), mais c’est l’imaginaire malsain de Kids, Ken Park, Wassup rockers ou The smell of us qui prime. Clark ne cache pas sa fascination pour les adolescents, pour leur violence et leur sexualité présumée débridées. Sur fond de pellicule granuleuse, il caresse leurs corps, les fantasme souvent à la limite du dégoutant. Quand 90s commence, j’ai craint que Jonah Hill ne copie cette esthétique. L’image est pâle et granuleuse, la bande son combine rock et hip hop, le décor est celui des rues de Los Angeles, les « héros » des adolescents skaters désœuvrés… comme dans Kids. Mais le regard de l’acteur-réalisateur Hill, dont c’est le premier film, est dénué d’outrances. Son registre est d’une part nostalgique puisqu’il semble avoir puisé dans ses propres souvenirs d’enfance. Il est d’autre part empreint de tendresse et de pudeur. On dirait même que son expérience d’acteur de comédies adolescentes (SuperGrave, Sans Sarah rien ne va : pas mal malgré les titres idiots) où il jouait souvent le petit gros de service, lui a servi à trouver la bonne écriture pour parler de cet âge ingrat.

90’s n’est certes pas un film révolutionnaire dans son approche. Il évoque comme plein d’œuvres le difficile passage entre l’enfance et l’adolescence. Mais tout sonne juste dans le parcours de Stevie (l’excellent Sunny Suljic), petit bonhomme de dix ans qui doit s’affirmer pour grandir. Celui-ci trouve dans une bande de skaters le moyen de quitter le cocon familial, tenu par une mère seule (Katherine Waterston) et par un grand frère mal dans sa peau qui le brutalise (Lucas Hedges). C’est quoi une bande de skaters ? En gros des adolescents qui passent des heures à effectuer dans la rue des figures absconses et casse-gueule sur leurs planches et qui, quand ils se reposent, parlent en rigolant bêtement, de défonce, de baise, de filles, soit tout ce qui les fait fantasmer. Jonah Hill nous fait comprendre très simplement, en suivant le regard de Stevie, ce qui lui plaît dans ce groupe. Ray le sage (Na-Kel Smith), Fuckshit le zozo (Olen Prenatt), Ruben le dur (Gio Galicia) ou Fourth Grade le vidéaste (Ryder McLaughlin) : tous ces gars sont reconnaissables, accessibles à qui veut s’y identifier. Ils se complètent et Stevie est celui qui veut être comme eux, faire des conneries avec eux. Jonah Hill prend soin de faire de chacun des personnages tout en gardant une approche documentaire sur la jeunesse de Los Angeles. Le skate abolit les frontières raciales et sociales. Si Fuckshit est d’un foyer privilégié, ce n’est pas le cas de Ruben, petit latino dont la vie semble plus difficile que celle des autres.

Un film sur l’adolescence touche juste quand il vous fait souvenir de votre propre adolescence. A cet âge-là, entre garçons, on peut transformer la moindre bêtise en exploit, la moindre blague stupide en mot d’esprit. A cet âge-là le mimétisme joue à fond, au point que faire pipi où on veut plutôt que dans des toilettes devient un signe marquant de rébellion. C’est en filmant ces petits détails comportementaux qu’Hill réalise un film juste et précis. Non seulement il dirige très bien ses jeunes acteurs mais sa réalisation restitue avec la même justesse le regard immature de Stevie. Grand moment du film que celui de la fête, tourné en plan-séquence et sonorisé par le funky Watermelon Man d’Herbie Hancock. Tout est fait pour donner un air ultra-cool à cette soirée alors que la caméra virevolte sans savoir où aller exactement. Il y a dans un coin les filles, dont on parle tant et qui n’ont pas froid aux yeux. Ce n’est sans doute pas grandiose mais ce sont ces soirées-là, très alcoolisées, qui créent les mythologies adolescentes. Stevie y montre une assurance inattendue.

On en oublierait presque que cet âge est impitoyable. On s’y prend des gnons par les parents, les copains et ceux qui ne le sont pas. Stevie n’est pas épargné mais le skate constitue cette étrange école de la vie qui vous fait grandir en vous faisant mal. On se casse la gueule constamment et sans cesse on répète ses figures jusqu’à ne plus tomber. On peut alors dévaler entre copains les rues interminables de la ville et se sentir libre. Au crépuscule retentit la chanson We'll Let You Know et la voix de Morrissey accompagne le glissement des planches. On sent l’air doux sur son visage de spectateur. On oublie volontiers les viols et la violence glauque de Larry Clark. On se dit que Jonah Hill, ce Jonah Hill, acteur du Loup de Wall Street (Scorsese !) et aussi du stupide mais drôle This is the end s’est montré un vrai bon réalisateur.

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