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Mon amie Victoria (2014) de Jean-Paul Civeyrac

Mon amie Victoria (2014) de Jean-Paul Civeyrac est une adaptation d’un roman court de Doris Lessing, Victoria et les Staveney. Ce film qui a reçu un accueil public mitigé, injuste selon moi, débute quand Victoria, fillette noire de 9 ans vivant chez sa tante, est accueillie par les Savinet, famille privilégiée habitant près du square des Batignolles. De cette simple soirée où elle s’endort sur l’épaule d’Edouard, leur fils ainé, elle garde une forte impression et une attirance muette pour ces gens qui l’ont hébergée avec gentillesse. Son lien avec les Savinet se renouera à sa rencontre et à sa brève liaison dix ans plus tard avec Thomas (Pierre Andrau), leur fils cadet. Sans le dire à Thomas, elle aura avec lui une fille métisse, Marie, qu’elle leur présentera sept ans après, non sans provoquer certains états d’âme.

D’emblée une voix off raconte Victoria, celle de Fanny (Nadia Moussa), son amie et presque sœur depuis qu’elle et sa mère l’ont accueillie à la mort de sa tante. Cette voix off a une double fonction. Elle inscrit le destin de Victoria dans un récit littéraire, chapitré et conté par Fanny, structure d’un roman faisant écho à celui de Doris Lessing et inscrivant le destin du personnage dans la tradition réaliste du roman flaubertien. Un peu comme une Madame Bovary modernisée, Victoria est une anti-héroïne, dont le parcours chaotique et malheureux procède de mauvais choix et d’une condition sociale inférieure, celle de femme et noire dans la France contemporaine. La voix off permet de donner une voix à Victoria, personnage taiseux et « soumis » aux événements. Elle n’a pas été capable comme Fanny de s’émanciper par l’éducation ou de développer des talents particuliers lui donnant des opportunités sociales.

Une douleur qui n’arrive pas à s’exprimer

Les critiques à l’encontre du film ont beaucoup porté sur cette voix off qui semble surligner les situations. Mais on peut aussi considérer qu’elle dit ce que Victoria peine à exprimer tout en révélant les souffrances qu’elle porte en elle. A mesure que le récit progresse, elle m’a paru un élément central de cette mélancolie qui enveloppe le film en sourdine. Il y a une douleur dans le personnage qui n’arrive pas s’exprimer. La mélancolie qu’elle porte fait jouer à Guslagie Malanda un rôle très en dedans qui peut passer pour terne et c’est probablement ce qui a joué en défaveur du film. Mais le filmage plein de douceur constitue comme un appui à son personnage, comme si Mon amie Victoria est aussi la sienne et la nôtre. Un dosage de lents mouvements de caméra et de gros plans saisissent les visages dans leurs rêveries, comme ces très beaux plans de Victoria pensive dans sa salle de classe. La douceur se retrouve aussi dans le soin apporté à la photographie. Les éclairages et les tonalités sont chauds, rappelant les couleurs qu’on trouve en Afrique. Les plans des poupées africaines la suivant de sa tante à chez Fanny nous rappellent que cette femme a une origine, une identité fragile qu’elle conserve comme elle peut.

Séparation raciale et sociale

Le film est découpé en chapitres au cours desquels la tragédie est omniprésente. Victoria connaît plusieurs décès qui rendent sa vie de mère et de salariée précaire compliquée. De là l’explication de son rapprochement avec la famille Savinet. Je l’ai interprété comme une envie de revoir Edouard (Alexis Loret), qu’elle n’a jamais oublié, et le moyen de donner à sa fille Marie une meilleure condition que la sienne. Le scénario aborde le thème de la séparation raciale et sociale. Victoria est, Civeyrac le montre dans quelques scènes, une représentante d’une minorité invisible mais en tant que femme, plus valorisée que les hommes de sa couleur. A aucun moment il ne la confronte à un racisme franc et direct mais plutôt à une forme d’aliénation insidieuse. Thomas, personnage assez immature, ne lui parle que de sa beauté et semble très attiré par les filles de couleur. Pour autant, le film est-il manichéen ? Il ne m’a pas semblé que les Savinet étaient dépeints comme de méchants blancs face à une gentille noire (comme je l’ai lu dans certaines critiques) mais que leur position de bourgeois libéraux qui se gargarisent d’envoyer leurs enfants dans des écoles de pauvres et de s’ouvrir aux noirs implique de facto une forme de condescendance et de violence sociale. Le séjour de Victoria et de sa fille dans la maison de campagne des Savinet est probablement la séquence la plus parlante à ce sujet. Victoria est déchirée de faire entrevoir à sa fille le décalage entre sa vie à elle et celle de ces bourgeois cultivés. Elle en souffre d’autant plus qu’elle a eu un fils d’un autre homme, qui ne peut bénéficier de l’affection et de la générosité des Savinet.

C’est parce que sa douleur est muette que Victoria, personnage passif, ne plaira pas à tous les spectateurs. Il y a dans la mise en scène de Jean-Paul Civeyrac peu d’éclats dramatiques et beaucoup de hors-champ. Les colères et les drames se jouent derrière une porte, dans la pièce d’à côté ou à l’intérieur des personnages. Victoria répond à ses propres difficultés par un silence énigmatique et une présence flottante, qui me l’ont rendu néanmoins attachante.

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