Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

  • Love : ça manque de chair !

    Quand je suis sorti de la séance de Love de Gaspar Noé, j’ai regardé les autres spectateurs et j’y ai lu pour certains un sentiment partagé de lassitude et de soulagement. L’amour, qu’est-ce que c’était long ! Un gars tout juste sorti a dit à son pote : « c’était comme pour Enter the void, éblouissant pendant 35 minutes mais après… » Je ne dirais pas que c’était éblouissant dès le début ni même à la fin, disons qu’il y avait quelques morceaux d’éblouissement dans deux longues heures bien complaisantes.

    L’AMOUR C’EST PUISSANT

    L’ambition de Gaspar Noé, grande cela va de soi, comme les lettres d’avertissement du premier plan, était de nous montrer l’amour dans tout son éclat charnel, avec de vraies scènes de sexe explicite dedans. Comme le dit Murphy (Karl Glusman), l’apprenti cinéaste à qui il ressemble sans doute beaucoup, « je voudrais réaliser des films plein de sang, de sperme et de larmes » Très beau programme mais qui se tarit malheureusement parce que ce qu’il nous raconte ne tient pas dans 2H14 mais dans 50 minutes maximum. Première scène : de la masturbation en 3D avec éjaculation finale. Murphy se réveille à côté de sa compagne Omi (Klara Kristin) dont il a eu un enfant mais qu'il déteste. La mère d’Electra, son ex dont il est encore fou, a laissé un message sur sa boîte vocale. Electra a disparu. Le message éveille les souvenirs de cette relation intensément charnelle. Murphy a mis enceinte Omi sa voisine, qui a gardé l’enfant et Electra a rompu à cause de cela. Rempli de colère et de regrets il se souvient. Des engueulades de leur rupture, de sa jalousie, des moments de sexe avec Electra, jusqu’aux expériences en club échangiste. Avec elle, c’était vrai, c’était intense. Gaspar Noé souligne, re-souligne, re-re-souligne encore, stabilote, colore : L’AMOUR C’EST PUISSANT ! Au cas où le spectateur n’aurait pas compris, la voix off pleurnicharde de Murphy lui fera comprendre qu’il souffre beaucoup et qu’en perdant Electra, il a perdu l’amour de sa vie, la femme avec qui il voulait avoir un bébé. On lui fera comprendre aussi que le sexe quand on est amoureux c’est vachement bon et qu’on aime bien en reprendre, dans toutes les positions. C’est hélas cette propension assez lourde à affirmer des choses banales qui plombe le film. Gaspar Noé n’est pas du tout un cinéaste léger et personne n’a osé lui dire qu’en 1H20, débarrassé de ses scènes répétitives, de sa voix off et de certains dialogues, son film aurait pu être grand. La beauté n’est pas absente de Love. La rencontre avec Omi, bercée par l’un des passages les plus doux de the Wall (Pink Floyd) précède une magnifique scène d’amour à trois au son de Maggot Brain de Funkadelic. Amour, drogue, musique, c’est un rêve d’adolescent et probablement le moment le plus sensuel du film.

    2048x1536-fit_karl-glusman-aomi-muyock-klara-kristin-love-gaspar-noe.jpg

    Quelque chose de niais

    Love multiplie mécaniquement les scènes de sexe et cela devient lassant et sans surprise. Chaque fois qu'une scène dialoguée se termine, ça ne manque pas: du cul ! Il n’y a hélas pas grand-chose entre les ébats. Tout ce qui aurait pu approfondir les personnages est mis de côté ou noyé dans cette interminable romance. On comprend qu’Electra vient d’un milieu cosmopolite et conservateur, qu’elle a des tendances autodestructrices. On n’en saura pas plus. De même, on devine un malaise de Murphy, immigré américain à Paris, quant aux tendances libertines de la France. Paula, amante occasionnelle, lui fait sentir que tomber amoureux, c’est bon pour les losers. Le seul aspect qui étonne dans le personnage est cette naïveté à vouloir faire de son grand amour la future mère de ses enfants. Peut-être faudrait-il se souvenir soi-même des élans stupides qu’on a ressenti au premier amour, à toutes les conneries qu’on peut dire ou penser quand on le vivait intensément. Je comprends bien la vacuité de certains dialogues du film et les promesses naïves des personnages l’un envers l’autre. Simplement, la matière me paraît manquer pour donner chair à 2h14 de cinéma. J’aurais livré un roman de cette eau-là, racontant par le détail la puissance du premier amour, la joie du sexe et toutes les complications qui vont avec, qu’un éditeur avisé m’aurait renvoyé mon manuscrit: « On a lu ça des milliers de fois ! » Pour revenir à Love, a-t-on vu ça des milliers de fois ? Non mais en matière de cinéma « explicite », on a vu mieux au moins quelques fois et il y a longtemps. L’Empire des sens d’Oshima, avec sa prostituée raide dingue de sexe ou Le Dernier tango à Paris et son ambiance crasseuse et malsaine à souhait sont beaucoup plus intéressants et intenses. Il y a dans Love quelque chose de niais qui voisine avec une vision sage et esthétisante du sexe. Les plans larges sur les corps imbriqués, proches de la statuaire, sont beaux mais l'ensemble manque singulièrement de saveur et de trouble. Étonnant pour un cinéaste révérant les années 70. Lesté par tant de défauts, je ne suis pas sûr que Love, par instant impressionnant visuellement, passera l’épreuve cruelle du passage au petit écran.

  • Le Troisième homme: allez à Vienne cet été !

    Le Troisième homme de Carol Reed (1949) est un exemple des classiques qu’on peut voir l’été, saison idéale des re-sorties en salle.

    Affrontement

    1949 : début de la Guerre Froide. Cela fait deux ans que Jdanov, secrétaire du Parti Communiste de l’Union Soviétique, a exposé sa fameuse doctrine, qui affirme la coupure entre deux blocs : un bloc « impérialiste » (USA), un bloc « pacifiste » (URSS). Le film illustre à merveille cette époque d’affrontement latent entre les deux blocs. On est immédiatement plongé dans l’atmosphère trouble d’une Vienne occupée par les vainqueurs. Holly Martins (Joseph Cotten) vient y travailler à l’invitation de son ami Harry Lime (Orson Welles). Hélas Harry est mort dans un accident de voiture. Holly n’y croit pas et mène son enquête. Holly est un romancier américain obsédé par la vérité et la justice. Son ami défunt Harry un aventurier accusé de trafics entre les zones anglaises et russes. A Holly l’écrivain naïf et un peu Don Quichotte, s’oppose Harry, un homme sans scrupule. Le scénario de Graham Greene est assez subtil pour ne pas prendre complètement parti. Harry a du charme et du cynisme. Holly a tout de l’américain benêt et sûr de son fait. Entre ces deux hommes, le personnage d’Anna Schmidt, interprété avec retenue et sensibilité par Alida Valli. Sa probité et son attachement à Harry en font le seul être admirable dans cette ambiance de confusion morale et de faux semblants.

    Un personnage absent

    Il n’était pas évident de construire plus de la moitié du film autour d’un personnage absent. Sans la réalisation minutieuse de Carol Reed, le Troisième homme aurait été un exercice bavard et assez mou. Or, la mise en scène du réalisateur anglais est étincelante. La cithare omniprésente d’Anton Karas produit une attente pleine d’agacement chez le spectateur, qui se demande bien quand Orson Welles va apparaître - ce qu’il fera dans une séquence magnifique, à voir de préférence sur grand écran. Le montage et le découpage créent une ambiance fascinante : personnages troubles systématiquement décadrés, gros plans sur les visages énigmatiques, rues désertes et venteuses de Vienne, jonglage expressionniste entre obscurité et lumière. Tout paraît faux et mensonger dans cette ville d’autant que le scénario s’amuse avec le spectateur.  La voiture qui embarque soudain Holly fonce-t-elle vers une officine d’espions? La voix gémissante dans la chambre sombre est-elle celle d’un homme ligoté ? On s’amusera des réponses du film qui ne renonce pas à être divertissant.

     

    the third man.jpg

    Le Troisième homme est classé meilleur film britannique de tous les temps par le British Film Institute. Plus que sa qualité, à mon avis surpassée par d’autres films, cela montre son aura de film culte. Cela tient à sa réalisation et beaucoup à Orson Welles. Deux raisons d’aller le voir cet été.