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  • Ma vidéothèque idéale: Cinq pièces faciles de Bob Rafelson

     

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    Cinq pièces faciles (five easy pieces) de Bob Rafelson fait partie des films qui m’ont donné envie d’ouvrir ce blog. Il tient sa place dans un modeste panthéon de films américains qui m’ont passionné et que je revois avec plaisir de temps en temps. Ils s’appellent Bienvenue Mr Chance (Ashby), Fat city (Huston), Conversation secrète (Coppola), L’épouvantail (Shatzberg), Papermoon, La dernière séance (Bogdanovich), le lauréat (Nichols) etc. Chacun m’est précieux, intime, jubilatoire et j’en évoquerai quelques-uns dans une série d’articles appelés « ma vidéothèque idéale » que je commence aujourd’hui. Cinq pièces faciles date de 1970, dernière époque avant les années 80 où le cinéma américain grand public est humain. Loin des transformers, des pirates des caraïbes, des super héros, il s’adresse à des adultes comme à des adultes, ne rechignant pas à se placer sur un plan politique, social ou métaphysique ; il reste néanmoins américain au sens où il demeure divertissant et classique dans ses schémas narratifs. Son originalité est de convoquer des héros ambigus, indécis, indéterminés, perdus, angoissés. Il se raconte à travers des ouvriers, des paumés, des fous, des petits, des oubliés, des pauvres filles. Il est touchant et grave.

    Nous découvrons Robert Dupea, joué par Jack Nicholson dans un environnement social peu glamour. Sur un site de forage pétrolier, au bowling, au diner où sa copine Rayette (Karen Black) fait serveuse. Une chanson de Tammy Winnette, star de la country, résonne dans leur appartement, c’est la musique populaire un peu sirupeuse qu’aime Rayette. La sensibilité du film est nettement naturaliste et mélancolique. Quelque chose cloche chez Bobby. Sa vie ne lui convient pas. Rayette l’aime mais il s’énerve, se met en colère. Nicholson le joue instable, au bord de la rupture nerveuse. Et sa copine souffre, elle se doute qu’il la trompe. Un beau personnage que cette Rayette interprétée avec beaucoup de sensibilité par Karen Black. Avec ses bouclettes frisotées de fille sudiste et ses grands yeux maquillés et ses manières un peu cruche, elle frôle le ridicule sans jamais le toucher. Fille simple qui veut vivre avec l’homme qu’elle aime mais qui sent que ce n’est pas réciproque. Elle a une façon de rester elle-même, de ne pas avoir honte, qui force le respect alors que son personnage a tout pour exciter la caricature.

    La perspective narrative s’élargit soudain quand nous découvrons d’où vient Bobby et un peu aussi d’où vient son malaise. D’abord lors de la séquence pivot du film : coincé dans les embouteillages avec son copain Elton, il grimpe sur une remorque et trouvant un piano se met à en jouer. Cette scène se termine par une sortie de route : il prend littéralement la tangente. Séquence ultérieure: il arrive dans un studio d’enregistrement où une jeune femme s’échine sur un piano. C’est sa sœur, Partita, pianiste classique un brin excentrique. Bobby vient du monde de la musique classique, pas de celui de la country. Bobby est un fils de la bourgeoisie artiste. C’est un ancien pianiste prodige qui a tout laissé tomber. Son père est malade, sa sœur l’encourage à aller le voir. Le décor est planté et le fils prodig(u)e va prendre sa voiture, embarquer à contrecœur sa copine et faire la route jusqu’à la maison familiale pour régler ses comptes avec sa famille et avec lui-même.

    La beauté de Cinq pièces faciles tient d’abord à sa coloration automnale, mélancolique, renforcée par l’image de Lazlo Kovacs – directeur photo de Easy Rider, Papermoon etc. Cette coloration reflète les tourments intérieurs de Bobby, homme enfant instable et insatisfait. La beauté du film tient aussi de la justesse du portrait intime. Bobby est un être déchiré qui est condamné à fuir et à prendre la tangente. Il n’a pas d’alternative acceptable entre un milieu bourgeois artiste dont il rejette les valeurs et un milieu prolétaire qui le condamne à s’engluer dans la médiocrité. L’approche naturaliste de Rafelson et de sa scénariste Carole Eastman donne une lucidité décapante à la peinture des milieux sociaux. D’un côté la vie prolétaire faite de travail harassant, de frustration et de divertissements peu satisfaisants – boire des bières, jouer au bowling, tromper sa femme. D’un autre côté la vie artiste, intellectuelle, prétentieuse qui bien que bourgeoise s’expose à l’échec et à la frustration – les portraits de famille sont particulièrement cruels. Entre ces deux vies, véritables zones géographiques du film, des êtres qui circulent, électrons véhiculés qui fuient pour n’aller nulle part, comme ces deux marginales drolatiques rencontrées sur la route vers l’Alaska. Five easy pieces n’offre pas de solution : avoir quitté le point A pour le point B ne résout rien et la fuite semble une solution commode faute de solution. C’est une tragédie que de ne pouvoir s’ancrer dans rien. Bobby est l’archétype du jeune homme sans attache, un fils prodigue qui, rentré chez son père, repart immédiatement car il ne veut hériter de rien. Le film pose la question d’une liberté redoutable, celle de refuser toute forme de déterminisme social et familial. Que devient-on quand on prend cette liberté ?

    On parle beaucoup de période européenne du cinéma hollywoodien, dont Five easy pieces serait un exemple mais cela reste bien un film américain, ancré dans un milieu et une culture américaine. Au plus peut-on dire qu’il a comme trait « européen » sa dimension littéraire. On pense à Kerouac pour l’errance d’une génération de jeunes adultes ou à Faulkner pour le portrait d’une famille déchue. Mais le regard sur la culture, culture européenne symbolisée par la musique classique et la psychanalyse, dont la famille Dupea est détentrice, se fait méfiant, ironique, cruel. Comme un singe savant, Bobby savait reproduire fidèlement les cinq pièce musicales faciles du titre mais jamais il ne les a ressenties. Quant à la musique country, il la méprise. La tangente, le virage, la fuite hors cadre sont ses seules perspectives. C’était la perspective du Nouvel Hollywood de trouver une voie de fuite entre culture élitiste et culture populaire. Avec des films aussi beaux que Cinq pièces faciles, quelque chose d’autre était devenu possible.