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much loved

  • Much loved

    Much loved de Nabil Ayouch surprend dès son entame par sa crudité et son approche frontale. On parle de trois prostituées, Noha (Loubna Abidar), Soukaina (Halima Karaouane) et Randa (Asmaa Lazrak) qui se préparent à aller à une fête organisée par des saoudiens. Les mots sont lâchés : « fric », « petite bite », « pouffiasse » etc. et l’une d’entre elles réclame du coca pour soulager son sexe qui risque de saigner. Le langage est cru : le quotidien de ces femmes n’a rien de romantique. Le réalisateur a choisi de nous le décrire sans aucune forme de misérabilisme glauque ou d’esthétisation hypocrite. La fête qui suit est un modèle de sobriété de la part d’Ayouch. Ce qui nous est montré n’est ni excitant, ni répugnant : il filme en équilibre entre deux pôles opposés. La caméra prend la position d’un témoin discret au milieu d’une fête. Des hommes qui ont de l’argent paient pour que des femmes pauvres se trémoussent et leur donnent du plaisir. C’est à la fois réaliste, vulgaire, consternant, ridicule et filmé à bonne distance pour éviter tout clin d’œil complaisant au spectateur.

    Un sujet politique

    Ayouch a probablement su qu’il tenait un sujet politique. Much loved apparaît dans un contexte de réaction islamiste, au sein d’une société fortement conservatrice. Il y a donc quelque chose de revigorant et de brutal à mettre en scène des femmes et des personnages aux marges de la société (il y a aussi des prostitués travestis) qui parlent de sexe et de dépendance financière aussi franchement. Comme elles le disent aux saoudiens, elles sont le pétrole du Maroc, ce sont elles qui rapportent du fric et elles n’en ont aucune honte. Quand elles rentrent de leurs fêtes en voiture, elles voient la réalité marocaine, celle d’une société pauvre et triste. Elles reversent à leurs proches qui bien sûr les condamnent mais acceptent l'argent. Elles vendent leurs corps à des étrangers, arabes du Golfe ou européens et cela résonne comme un symbole de la dépendance économique du Maroc et de ses habitants. On ne s’étonnera donc pas que le film ait été si mal reçu là-bas: le réalisateur a été menacé. Rehaussé par l’excellence de ses actrices (surtout Loubna Abidar), le film montre là son côté le plus intéressant. Il a même l’avantage de nous rappeler que le monde arabe n’est pas ce monde prude et pudibond que notre regard a fini par reconstruire, comme un contrecoup de l’islamisme. Les trésors du patrimoine littéraire arabe regorgent de textes érotiques mettant en scène  des sexualités débridées, ne l’oublions pas. C’est peut-être le sens de cette belle scène où le saoudien Ahmad récite un poème d’amour à Soukaïna. Cette culture a célébré la sensualité, n’en déplaise aux censeurs actuels.

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    Un romanesque sacrifié

    Hélas, Much loved n’est pas à la hauteur de son discours politique. Il a d’abord un problème de rythme. N’étant pas nourri de suffisamment d’aliments dramatiques, il alterne de façon monotone les séquences festives et le quotidien des prostituées. Il a tendance à se répéter, c’est flagrant. Ensuite, mettre en scène trois personnages puis un quatrième – Hlima la campagnarde – finit par peser sur les épaules du scénario. Le personnage de Randa est le moins réussi. Elle souhaite rejoindre son père en Espagne et elle a des tendances lesbiennes. Pourquoi pas mais Much loved n’a pas le temps de développer ce personnage, qui apparaît un peu superflu. En voulant développer chacune de ses figures comme un symbole des maux du pays, le film sacrifie le romanesque. Tout ce que nous voyons à l’écran est typique du cinéma sur les prostituées. Je pense surtout au magnifique Les nuits de Cabiria de Fellini. Comme dans ce chef d’œuvre de 1957, Much loved expose les thèmes du besoin d’amour des prostituées, de leurs superstitions, du rejet par leurs proches et de la violence qu’elles subissent des hommes. Mais il fait preuve de beaucoup moins d’originalité dans le récit que le film italien alors que l’interprétation de Loubna Abidar est pratiquement aussi bonne que celle de Giulietta Masina. La relation entre Noha et le client français qui lui déclare son amour n’est pas exploitée comme élément dramaturgique. C’est dommage. La relation de Noha avec sa sœur qui semble prendre le même chemin qu’elle n’est pas non plus approfondie. Encore dommage. Et que dire du personnage de Saïd, leur accompagnateur : qui est-il ? que pense-t-il ? Nous ne le saurons pas.

    Rien de tel néanmoins que la figure de la prostituée pour dire les maux d’une société en souffrance. Du jeune homme sans le sous au millionnaire, en passant par le vendeur de fruits, la putain a une fonction centrale qui la fait côtoyer et juger avec lucidité toutes les couches de la société. On ne pourra pas enlever cela à Much loved et à ses courageuses et formidables actrices qui même mauvaises n’auraient mérité de telles réactions de haine.