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  • Under the skin, entre Lynch et la mutante

    Un film qui s’appelle Under the skin (Sous la peau) devait forcément toucher aux sens du spectateur. C’est en effet ce qu’a réalisé Jonathan Glazer : un film d’atmosphère, de sensations,  de paysages où tout passe par l’œil pour irriguer les nerfs du spectateur et pour lui procurer des visions.

    Tout commence par une genèse figurée par une grande éclipse entre deux planètes qui produisent un œil. Regardez ! Semble nous ordonner le film, dans le sens « fiez-vous d’abord à votre regard ». Nous assistons à l’apparition d’une femme. Un corps de femme nu, celui très beau de Scarlett Johansson, qui enfile les habits d’une autre femme, morte. Même en ne connaissant pas le scénario, on devine que Scarlett n’est pas une femme mais une créature. Son regard est vague, ses paroles sont dites mécaniquement avec juste ce qu’il faut d’habileté pour attirer des hommes. Elle est une prédatrice qui sillonne en camionnette les rues de Glasgow, alpague des mâles et les emmène dans sa maison. Ils y sont engloutis dans un liquide matriciel. Il y a dans son sillage une sorte de gardien, un motard pourvu d’une bosse. On ne sait pas qui il est et d’où il vient. Le film gardera le mystère sur leurs origines.

     

    Femme fatale, sphinx, gorgone

    Un corps de femme voluptueux, des lèvres charnues et rouges, quelques paroles de séduction sont capables de perdre un homme, c’est incontestable. Ils s’aventurent dans la maison fatale comme dans un sexe béant. Jonathan Glazer a repris la figure de la femme fatale et l’a travaillée comme une figure mythique de monstre, un sphinx ou une gorgone modernes. La mythologie antique regorge de figures féminines monstrueuses, déchaînant le malheur sur les humains. Située après plusieurs prédations, une séquence au bord de la mer stupéfie soudain le spectateur par sa dimension primitive et mythologique. Une famille se promène sur la plage. Un beau nageur tchèque fait des longueurs et la créature arrive, attirée par sa proie. Son apparition sur la plage déchaîne tout d’un coup un grand malheur. Il y a un basculement dans l’horreur auquel assiste la créature sans s’émouvoir. Je ne raconterai pas la scène mais son ambiance tragique est rendue d’une manière hallucinante. La bande-son enveloppe le spectateur, les vagues se déchaînent, furieuses. La scène dure, le temps se dilate. Un bébé reste sur la plage et hurle de terreur, avant d’être englouti par la nuit. Il n’y aura pas d’explication à cela, juste une sensation de terreur emportée avec soi.

    La créature s’humanise

    On pourrait se lasser du film au fur et à mesure des meurtres d’hommes. Non, quelque chose se passe soudain quand elle laisse échapper un homme à tête de monstre, une sorte de cousin de Elephant Man (Lynch, tiens tiens…) qui lui inspire de la tendresse ou de la pitié. La créature s’humanise et échappe soudain à son gardien à moto. Elle erre perdue sur les routes de l’Ecosse pluvieuse et un homme la recueille. Incroyable séquence où le monstre  semble devenir une femme, prête à donner et à recevoir la tendresse d’un homme célibataire. Mais ce passage de la monstruosité à l’humanité est impossible dans sa chair. D’où la déchéance de la créature car elle est habitée d’une humanité dont elle ne peut rien faire. D’un antique manoir où l’homme la mène la créature atteindra ensuite une forêt où l’attend un autre prédateur.

    Lynch, Hitchcock, la Mutante

    Under the skin est un conte contemporain empruntant à David Lynch,  à Hitchcock, à des films comme la Mutante (!!!), au film naturaliste britannique, à l’art contemporain. C’est un film à la narration hermétique, c’est vrai, mais qui ne se départit jamais d’une grande beauté plastique et d’une bande son scotchante. La musique originale de Mica Levi, minimaliste et stridente, agit longtemps après la fin. C’est probablement ce qu’on pouvait attendre de mieux de Jonathan Glazer, clippeur pour Radiohead (Karma Police) : une grande synthèse esthétique nourrie à la mythologie, à l’histoire du cinéma, à la science-fiction aussi. Le film peut sembler plus artiste que réellement malsain ou cauchemardesque comme l’est Inland empire ou Mulholland Drive, il n’en demeure pas moins fascinant.