John Huston
La bataille de Gaulle (Antonin Baudry)
Avec cette fresque en deux parties, produite par Pathé (80 millions d’euros tout de même) et réalisée par Antonin Baudry (cf. Le chant du loup en 2019), le spectateur a droit à 5h20 de cinéma en tout - c'est plus que les 5H17 du 1900 de Bertolucci ! On ne ressent pas la longueur ni l’ennui mais on balance entre enthousiasme et parfois haussements d’épaules. La deuxième partie du diptyque (J’écris ton nom) est bien plus consistante et stimulante que la première (L’âge de fer).
Même si le scénario est largement inspiré du livre De Gaulle : une certaine idée de la France de l'historien Julian T. Jackson, on sent rapidement que ce film d’action, destiné au grand public ne peut se permettre de poser en détails le contexte historique, le Traité de Versailles, la 3ème République, les dissensions politiques, la montée des fascismes, l’impréparation militaire et les erreurs qui ont conduit à la défaite humiliante de juin 40. Le rythme s’en trouverait ralenti. Antonin Baudry lance donc son de Gaulle en pleine bataille, à la tête de blindés combattant les Allemands. Les 30 premières minutes sont une suite de péripéties pleines de raccourcis, rapides, trop sans doute, dans lesquelles un homme inflexible se voit obligé de partir à Londres tout seul, avec l’idée de continuer à se battre et à incarner la France. En parallèle, le jeune Fernand, encore au lycée, décide de protester contre les envahisseurs et leurs alliés du régime de Vichy. Ce personnage incarné par un jeune acteur (Florian Lesieur) est assez peu convaincant. Le scénario ne s’attarde pas sur sa psychologie et ses convictions politiques et bien qu’elle soit interprétée par un visage connu (Anamaria Vartolomei), il ne donnera pas plus d’épaisseur à Livia, jeune femme juive entrée aussi en résistance. Le film ne trouve pas le ton adéquat et personnel pour décrire ce mélange d’idéalisme, d’esprit d’aventure ou de marginalité des rares personnes qui ont préféré De Gaulle à Pétain.
On sent que ce premier film tente de créer un lien symbolique fort entre la figure de De Gaulle et une partie de la jeunesse idéaliste. Lien qui permettra pourquoi pas au jeune spectateur de s’identifier à l’héroïsme passé des résistants et Français de Londres. Il y a un hiatus comique entre ce militaire raide et les jeunes gens qui rêvent de le rejoindre, qui à défaut de perturber le récit et l'esprit du film en nourrit l’originalité. L’idée formidable et qui fait tenir le film est cette intuition d’un héros raide et décalé, suffisamment fier et convaincu pour se croire le dépositaire d’une grande nation. Avec intuition, Simon Abkarian en fait un personnage d’Hergé, souvent gauche et grotesque, un mélange de Capitaine Haddock et Professeur Tournesol, un Don Quichotte qui essuie échecs sur échecs à Londres. Il faut le souligner, l’homme du 18 juin est dépeint comme un loser et sa France Libre fait souvent pâle figure. Le plus intéressant de L’âge de fer tient dans le récit des tentatives de De Gaulle pour reprendre l’empire colonial à Vichy (l’épisode du débarquement raté à Dakar) mais aussi dans les moments de complicité avec un autre original, Winston Churchill, incarné par l’acteur britannique Simon Russell Beale. Action, personnage comique, duo d’acteurs complices et rebondissements: on a là des recettes de cinéma populaire aptes à attirer un public jeune à qui apprendre l’Histoire en accéléré. La figure imposante du Général se fait hélas au détriment des autres personnages qui ne peuvent exister. On est dans le principe du caméo : des figures historiques défilent sans qu’on ait le temps de comprendre leur rôle historique ou leur personnalité. Des acteurs connus incarnent des fiches wikipedia : Matthieu Kassovitz est l’Amiral Darlan, Benoît Magimel est le général Koenig, héros de Bir Hakeim. On voit Grégoire Colin (L’amiral D’argenlieu) et surtout Niels Schneider (Le général Leclerc). On voit passer Jean Moulin en coup de vent (Félix Kysyl) et on se demande s’il va revenir dans le second film. Il y a même Karim Leklou qui joue… un Polonais qui passait par là. Ce type de défilé d’acteurs, divertissant et un peu facile nous fait penser à de grosses productions d’antan comme Paris brûle-t-il auquel d’ailleurs la fin du deuxième film fait à mon avis référence.
Bien qu’il y ait du comique et du grotesque chez de Gaulle, l’épopée gaullienne est nourrie d’héroïsme et de chance. L’âge de fer se conclut par le sacrifice réussi des soldats de Koenig à Bir Hakeim, en plein désert libyen. Dans J’écris ton nom, le motif des cartes à jouer se démultiplie et le personnage prend un sens plus cohérent. A la tête d’une petite armée de convaincus, De Gaulle est un homme de paris réussis et de prises de risques gagnantes. Le héros au sens gaullien n’a pas peur de prendre sa chance contre une adversité écrasante. Les héros du film (Jean Moulin, le Général Leclerc, Livia) sont comme des répliques fractales du Général qui reproduisent à leur niveau le même motif d’audace et de volonté pour arriver à leurs fins. Les enjeux dramatiques du second film sont plus clairs et structurés que dans le premier qui fonctionnait par à-coups. Par conséquent le rythme est meilleur. De Gaulle doit s’imposer contre le Général Giraud (Thierry Lhermitte), marionnette des Américains. Leclerc doit gagner militairement pour légitimer les Forces Françaises Libres. Jean Moulin doit organiser la Résistance intérieure pour fonder un futur gouvernement et éviter la dissolution du pays. On est dans le coup de dés, le passage dans un trou de souris. Dans la forme, certaines séquences peuvent paraître un peu trop emphatiques, notamment celles qui surlignent l’héroïsme du jeune général Leclerc. L’intérêt n’en est pas affecté, le souffle de l’intrigue passe aussi par des épisodes de bureau et une réflexion sur ce qui donne à un pays sa légitimité et sa puissance politique. Roosevelt (Campbell Scott), en bon américain, et Churchill en défenseur de l’empire britannique encore résilient ne considèrent que la force. La France s’étant faite plier en 1940, elle ne représente plus pour l’Amérique une nation légitime, juste un territoire à administrer avec des sous-préfets yankees et des nouveaux billets de banque. On retrouve dans ce personnage de président américain assez peu sympathique un reflet des rapports de force pleins d’humiliations d'aujourd'hui et le portrait critique d’une grande puissance qui ne voit que ses intérêts. Pas mal pour un divertissement à visée populaire et hagiographique, où le pompiérisme risque à tout moment d’engloutir le propos.
Liberté le poème d’Eluard donne aux dernières images du film un lyrisme certain, assez émouvant, les mots traduisent le soulagement de tout un pays qui retrouve sa liberté. Mais la leçon principale que le cinéaste a voulu qu’on retienne du film et de son héros est que sans le Général le pays n’aurait plus existé sous sa forme historique. Pour Baudry, De Gaulle c’est l'homme par qui la France a survécu. On pourra toujours déplorer les simplifications, les raccourcis, les maladresses, les oublis et les personnages à peine ébauchés, cette saga populaire et spectaculaire ne manque pas de panache ni de fond.